MES MEMOIRES
Juliette
LORIER
4 Mai 1964
C'était il y a Soixante Ans.
De l'autre côté de la maison, il y avait attenant à la chambre de
Grand-mère, un mur où était une grande volière, j'y ai connu des
tourterelles qui étaient perchées sur une branche d'arbre et roucoulaient sans
cesse, puis une étable à poulain, ensuite l'écurie, l'étable à vaches et
enfin les granges de chaque coté de la grand'porte qui donnait en face d'une
rue montante, au milieu de la cour, était le fumier, mais devant la maison était
le trottoir et un bout de cour où nous pouvions jouer sans nous salir.
Je me rappelle les soirs d'été, quand Maman avait fini de traire, car
j'allais souvent avec elle dans l'étable, on avait à cette époque deux
vaches, nous faisions le tour de la cour, en disant le chapelet ; et puis parce
qu'enfin, je n'étais qu'une enfant, je regardais le toit de la maison où je
voyais toujours les mêmes oiseaux perchés ; pourquoi restaient-ils là ? bien
alignés, par endroit, il en manquait un ou deux, c'était pour moi, un problème
de les voir toujours là maintenant, il n'y en a plus que quelques uns, c'était
des boules de plomb ! dans le jardin, il y avait aussi un berceau fait de
noisetiers, avec un banc à l'intérieur et quand arrivait l'automne, il y avait
plein de graminées qui pendaient, cela me semblait beau mais autrement, le
jardin n'était pas entretenu, à part la terrasse où nous jouions, les
poiriers qui mugissaient par tempête et le perron qui me charmait, le reste était
un peu à l'abandon, les allées étaient bordées de buis, mais il n'y avait guère
de légumes, Papa n'aimait pas jardiner, il n'allait pas s'abaisser à cela et,
Maman n'avait pas le temps, on y plantait un peu de pommes de terre et c'était
tout, à part les groseilles et les framboises qui ne demandaient pas de soins
et que nous mangions avant qu'elles ne soient mûres. Papa aimait mieux
s'occuper des arbres, et la belle pâture plantée qui existe c'est lui qui l'a
faite, ainsi que le petit bois plus haut et où nous avions le droit d'aller
jouer l'été. Il avait fait aussi une remise au coin de la pâture, pour ranger
le brabant, le rouleau, le semoir, car il avait commencé à faire un peu de
culture en plus de son commerce, lorsque la remise fut terminée en haut du mur,
sur le chemin, il y avait incrusté, une grosse poupée.
Ces
provisions étaient dans la chambre de Grand-Mère, sur une planche, en haut,
qu'on appelait "tambuc" à cette place maintenant, il y a un placard.
Mais
il y avait le carême.
L'après-midi, Papa et Maman allaient au Cimetière en mettre une branche
sur les tombes, peut-être y avaient-ils des tombes récentes ? La soeur de
Papa, une soeur à Grand-Mère, par la suite, je n'ai plus vu Papa y aller.
Enfin,
on était en vacances, on pouvait penser à la robe que l'on mettrait le
lendemain, pourvu qu'il fasse beau ! On faisait explorer le Ciel par Papa qui
s'y connaissait bien.
Mon père était un grand fumeur, d'ailleurs, dans le quartier on
l'appelait "kio fémeu", parce-qu'il avait dû fumer très jeune. Nous
avions aussi un autre surnom, car à la campagne tout le monde en avait un, et
il y en avait de fameux ; on nous appelait aussi "Les Muguets" et moi
j'étais la petite "Muguette". Ce surnom venait du père de Papa; qui
célibataire assez vieux, faisait toilette le Dimanche et partait en disant
"je vais faire mon Muguet". Donc Papa ne fumait que du tabac de
contrebande, or les contrebandiers étaient à nos yeux d'enfants, des gens qui
se cachaient et qui ne travaillaient que la nuit. Il y avait ANAIS, elle était
d'HARPONVILLE, et bien souvent elle arrivait le soir en portant sous ses jupes
le tabac pour Papa, car les contrebandiers allaient chercher le tabac à la
frontière Belge, traqués par les douaniers et les gendarmes. C'était tout un
travail dangereux pour le passer. Aussitôt que le tabac était là , papa défaisait
les paquets de Moravie et les vidait dans un grand pot de grès où le tabac
restait au frais. Je ne l'ai jamais vu fumer de cigarettes; il avait toujours
une pipe à la bouche, il fumait du Moravie dans une pipe appelée "Escouflaire"
et lorsqu'elle était cassée il m'envoyait en chercher une autre chez Florent.
Quelquefois ANAIS avait coeur d'être suivie alors, elle venait dire que
le tabac, un ballot, serait caché dans la haie du jardin. Enfin, nous vivions
une atmosphère de contrebandiers ces soirs là et cela nous amusait. A ce
propos, j'ai une anecdote à raconter ; nous avions un chien nommé "Belot"
et Papa ayant voulu s'en débarrasser l'avait vendu à un contrebandier contre
du tabac, or, ce chien fut pris sans collier ; les gendarmes finirent par savoir
que c'était le nôtre. Je les vois encore venir demander si c'était bien notre
chien, Papa répondit qu'il l'avait vendu à un homme d'HARPONVILLE, c'était le
pays des contrebandiers, Maman qui n'avait aucune malice ajouta "oui, on
l'a vendu pour du tabac" ; je n'étais qu'une enfant
mais je compris qu'elle venait de dire une bêtise et je partis en
pleurant dans la chambre à côté où mon frère jouait avec un petit canon ;
je pensais qu'on allait mettre Papa en prison, heureusement le gendarme, bon
enfant, fit celui qui n'avait pas entendu et fit son rapport en conséquence. Il
est vrai que Papa avec sa rondeur en imposait et savait arranger les choses.
Autre coutume au village qui naturellement n'existe plus. C'était de fêter
les trois jours de Rogations précédant l'Ascension et comme avec Maman, il ne
fallait jamais manquer aucun Office c'est dire que nous suivons les processions
tôt le matin. Il y avait la Messe, puis on se mettait sur deux rangs ; tous les
enfants y assistaient ainsi que les grandes personnes. La croix en tête et à
la fin, les enfants de choeurs, Monsieur le Curé et les deux Chantres, DEBERLE
Père et Fils revêtus de leurs chapes, cela avait grande allure à nos yeux
d'enfants et l'on partait par les chemins vers les champs, les pieds dans la rosée,
écoutant les oiseaux dans les buissons, les aubépines en fleurs, les acacias
jaunes, tout cela m'enchantait ; et on allait ainsi au Calvaire de Senlis, le
lendemain à celui d' HENENCOURT et le surlendemain derrière les haies, c'est-à-dire,
derrière notre pâture, en chantant les Litanies
des Saints "Santa Gabriel" Ora pro Nobis, Sancra Raphaelé,
Sancta Pétré, Sancta Paulé, Ora pro Nobis" et lorsqu'il fallait dire
"Oraté pro nobis" c'était encore mieux. Pendant ce temps là,
Monsieur le Curé avec son goupillon bénissait les champs en les arrosant d'eau
bénite pour attirer les bénédictions du ciel sur les biens de la terre.
Tous les Dimanches, Papa nous donnait deux sous, alors après Vêpres, au
marchand qui avait installé sa petite boutique sur le quai, nous achetions un
sou de bonbons et il nous restait un sou, pendant cinquante deux dimanches, cela
nous faisait 52 sous. Pour faire la fête nous avions chacune un petit
porte-monnaie, pour mettre notre trésor, à un sou la partie, cela nous
promettait une bonne fête, beaucoup de parties de manège, de tournantes et de
bonbons ; alors dès que la musique du manège se faisait entendre, les plus
grandes, nous partions à la fête, Papa nous donnait une pièce de dix sous,
mais il fallait quand même bien se
raisonner pour aller jusqu'au Mardi.
Mais avant les vacances, il y avait le 14 Juillet, un surtout marqua dans
ma mémoire. Le Maire Monsieur PAVIE étant mort, il y avait eu des élections ;
et pour son avènement, le nouveau Maire, Monsieur Alfred DELVILLE avait donné
à ses administrés, un 14 Juillet mémorable. Je me revois toute petite fille
sur le quai, attendant avec la foule sur le bord du trottoir, ou avec les
enfants des écoles, l'arrivée des musiciens, des pompiers et ensuite chose
nouvelle, une automobile, une voiture qui marchait sans chevaux, c'était celle
du Maire, une auto noir, assez haute sur roues et pétaradant sans arrêt ; c'était
tout nouveau. Le Maire fit le tour de la place, ensuite on alla chez FLORENT, c'était
une grande salle de café où l'on servait à boire à tout le monde et nous
enfants, nous étions très fiers d'être assis dans un café. Et puis, il y eut
des jeux sur la place du Fort, là il y avait une mare ; au milieu d'un bout à
l'autre, on avait lié un gros mât comme les mâts d'électricité, que l'on
avait enduit de savon vert. C'était à celui qui irait traverser la mare sur ce
mât où l'on glissait sans arrêt et qui, irait chercher les lots qui se
trouvaient au bout du mât. Quelques uns essayèrent, mais chaque fois, c'était
un plongeon dans la mare et cela nous donnait des fous rires ; enfin, il en vint
un, ZEPHIRIN, qui enlevant sa culotte se mit à marcher sur le bâton rond, et
chaque fois il tombait à l'eau, enfin à force de persévérer et peut-être
avec l'eau, le savon vert était moins épais, il arriva au bout et enleva tous
les lots, mais j'avais bien ri et même les grandes personnes n'en pouvaient
plus de rire.
A la même époque, un dimanche, comme nous étions grimpés sur la
petite porte, on appelait cela "un héquet" nous pouvions voir ce qui
se passait dans la rue, car nous n'avions pas le droit d'aller jouer avec les
autres enfants ; trois dames en tenue de cycliste, Mme GANDON, Mme POIRIER, Mme CAUDRON,
pantalons bouffants, chapeaux canotiers avec écharpes, passaient sur des
bicyclettes, c'était tout nouveau et on n'avait jamais vu cela, des femmes en
culottes, même bouffantes, elles avaient de l'avance sur leur temps, ce devait
être en 1900. Il y eut quelques critiques, pensez à la campagne ! et on ne les
revit plus !.
Dans la belle pâture où nous nous ébattions, Papa avait planté trois
cerisiers, un rouge, un blanc et un bigarreau ; ces cerises faisaient nos délices.
Au fur et à mesure de leur maturité, car elles n'étaient pas mûres en même
temps, ces cerisiers étaient très productifs, et c'est par panier que l'on
mettait les cerises sur la table, un panier "rondon" ou plutôt un
panier à bois fait d'osier grossièrement tressé et avec une anse énorme.
Papa montait dans l'arbre et emplissait le panier à pleins bords et sous
l'arbre, nous mangions celles qui tombaient, les cerises blanches étaient
petites, mais pleines de jus au goût de kirsch et je crois bien que nous étions
un petit peu étourdis à force d'en manger ; les rouges étaient belles et sucrées,
mais quand arrivaient les bigarreaux, cet arbre généreux, qui donna pendant
tant d'années, alors autour de la table et devant le panier, c'est par poignées
que nous prenions les cerises et toutes, nous commencions par nous mettre des
pendants d'oreilles, une cerise blanche d'un côté, rouge de l'autre, charnue
à souhait, nous en mangions des quantités et presque tous les noyaux, au grand
désespoir de Maman, mais il y avait une consigne! il y avait beaucoup de
consignes à la maison. Il fallait mettre les queues de côté pour faire de la
tisane l'hiver, personne ne fut jamais malade, et pourtant que de cerises et
noyaux avalés!
Pendant les vacances, il fallait distraire cette bande d'enfants. Comme
nous n'avions pas droit à des jouets, autre qu'une poupée ; que nous n'avions
pas le droit d'aller chez d'autres enfants, nous n'avions toujours que le jardin
et la pâture , mais c'était grand ! Etant la première, j'organisais des jeux,
tantôt, nous faisions la moisson, c'est-à-dire que nous coupions l'herbe,
faisions des petites bottes minuscules que nous mettions en meule, ou alors nous
faisions la course, celle qui arriverait sur toute la longueur de la pâture
aurait comme récompense une pomme ; nous mordions des fruits pas encore mûrs
et comme nous connaissions les pommes, nous les croquions à belles dents. Les
jours de pluie, j'organisais la classe, je réunissais tout mon monde dans la
chambre de Grand-Mère, j'allais même chercher une petite cousine pour avoir
plus d'élèves. Je rassemblais les tables et je donnais une dictée, mais mes
élèves n'étaient pas longtemps stables. Si le temps redevenait beau, on
jouait à ma tante sur la terrasse, à la craie, on limitait des appartements,
cuisine, salle, chambres et on se rendait visite et nous allions jusqu'à
chercher dans l'armoire les robes de Maman pour déjeuner en grande dame ; mais,
je n'étais sans doute pas toujours sage, sérieuse pour mon âge, mais rieuse
et joueuse et lorsqu'on me réprimandait et que cela me semblait injuste, assise
sur le banc du jardin je rêvais de partir, de m'enfuir , je pensais à une évasion
! Le boucher notre voisin, allait assez loin porter sa viande, alors je
prendrais la voiture du boucher qui me conduirait à CANDAS et de là je
trouverais bien une voiture qui me conduirait à YVRENCH chez mon oncle Curé.
Oh ! imagination des enfants !
L'époque de la moisson terminée, on avait besoin de paille. Au début
nous avions un batteur en grange HENRI, bien souvent, maintenant CARACO c'était
son surnom, venait avec sa batteuse à cheval ; il fallait du personnel, mais le
battage était vite fait. Le cheval marchait toujours et actionnait la machine ;
un ouvrier était monté sur une planche posée en haut, déliait les gerbes qui
descendaient en bas et le grain tombait dans un sac accroché sous la batteuse,
mais ce qui nous plaisait le plus, c'était le jour où l'on refaisait les
paillasses. A l'époque, il y avait deux lits où il y avait un sommier, les
autres avaient un sommier qui n'étaient que de paille de blé en gerbes enfermée
dans une toile et au-dessus, une paillasse de balles d'avoine. Or, quand on
avait battu de l'avoine, Maman se mettait au travail, d'abord, vanner l'avoine
pour avoir l'enveloppe, puis dans un van à main, elle retirait les chardons
s'il y en avait ; la toile lavée elle l'emplissait de balles d'avoine et le
soir, la paillasse gonflée à outrance était sur le lit, il nous fallait
monter sur une chaise pour se coucher et il faisait bon s'entasser ainsi tant
que la paillasse se tasse. Maman refaisait comme cela tous les lits du premier
jusqu'au dernier.
Au temps des chaleurs aussi, Maman nous donnait un bain, souvent un
samedi ; on allumait donc la chaudière à lessive, on y mettait un drap pour
que nous ne brûlions pas et quand l'eau était chaude, Maman nous mettait dans
l'eau chacun notre tour, mais de la chambre Nanie à la maison, elle nous
mettait sur son dos avec une couverture sur nous et au lit, là; Grand-Mère
nous apportait un bol de chocolat. C'était une opération qui demandait
vraiment beaucoup de fatigue à Maman, aussi ne nous donnait-elle qu'un pendant
les vacances et les grandes chaleurs, c'était pour nous un nouveau plaisir.
Une coutume, c'était la Fête de la Sainte Enfance. Ce dimanche là qui
avait souvent lieu en Octobre, quelques fillettes dont j'ai été du nombre, étaient
habillées en chinoises, il y avait un costume jaune, un autre vert, orange et
un magnifique rouge qui faisait envie à toutes les fillettes ; on avait les
cheveux en chignon avec des épingles de bois qui dépassaient et on quêtait
aussi aux offices pour les petits chinois ; moeurs d'autrefois où il y avait
encore Vêpres et Salut!
Il ne fallait jamais manquer les Vêpres qui avaient lieu le Dimanche après-midi;
à deux heures, on voyait partir le trompeur, c'était DHAILY qui partait avec
son piston sous le bras, les deux chantres arrivaient ainsi que le Suisse ; tout
ce monde allait s'habiller dans la Sacristie. L'Abbé DOUBLET et les deux
Chantres revêtus de leur chape, le Trompeur avec son surplis et le bedeau avec
son habit chamarré et son tricorne. C'était un véritable cérémonial et
debout, l'Abbé entonnait "Deus in adjutorium meum intendé" et puis
tous les psaumes "In exitu Israël de Egypto", Magnificat etc... C'était
un plaisir pour nous de chanter en latin car à l'école toutes les semaines,
nous avions une lecture à faire où j'excellais, c'était dans le Mémento, on
y apprenait à lire couramment le latin ; le vieux français avec fioritures qui
était une cursive comme l'écrivait mon Oncle Curé et enfin, il y avait des
pages d'imprimerie ordinaire.
Avant la rentrée des classes qui avait toujours lieu au début
d'Octobre, on arrachait les pommes de terre, on avait des ouvriers qui
arrachaient alors avec une bêche et à mesure que je grandissais, on m'emmenait
ramasser avec les femmes, mais ce qui me plaisait c'est que l'après-midi on
ramassait les brandons, on en faisait un tas et on y mettait le feu, alors on
mettait des pommes de terre cuire sous la cendre et tout le monde se régalait.
Le soir, sur un chariot attelé au "Rouge" on mettait les sacs et puis
on nous juchait par-dessus, on descendait ainsi du Moulin de la Croix c'était
le nom de la pièce du champ.
Une autre coutume, on fêtait les Saints : Saint-Nicolas pour les garçons,
Sainte-Catherine pour les filles, Sainte-Anne pour les femmes mariées,
Saint-Pierre pour les hommes et enfin Saint-Eloi pour les forgerons et les
cultivateurs. En semaine précédant le Saint, Monsieur le Curé allait voir la
personne qu'il avait choisie, si elle acceptait le cierge, on l'annonçait en
Chaire et le Jeune Homme ou la Jeune Fille devait faire garnir et enrubanner une
espèce de cierge en bois ; c'était Mademoiselle PHILOMENE qui s'occupait du
linge d'Eglise, qui avait le monopole des bouquets de cierges et il y en avait
de magnifiques, un bouquet de fleurs artificielles avec un flot de rubans attaché
au bas du cierge. L'Elu accompagné de son prédécesseur allait à l'Offrande
tenant son cierge à la main. Après la messe, bien souvent, le Jeune Homme
invitait les jeunes gens au café où l'on s'amusait bien ; c'était la même
chose pour les autres cierges ; Sainte-Catherine invitait les Jeunes Filles
,plus la jeune fille était aisée, plus de monde était invité et l'on servait
à boire sans marchander. Une fois, Papa eut le cierge de Saint-Eloi, j'avais
peut-être dix ans, je le vois encore vêtu de sa redingote, de son haut de
forme, de ses gants qui avaient bien du mal à entrer, venir chercher son prédécesseur
qui cette fois là, était le charron, et partir à la messe. Il était très décoratif.
A l'Eglise avec son cierge enrubanné, il avait mis une bonne pièce (cent sous)
à l'Offrande dans le plateau de Monsieur le Curé, après avec tous les hommes
qu'il avait invité, ils firent presque tous les cafés ; il fallait faire vivre
tout le monde. Maman aussi fût nommée Sainte-Anne, mais je ne me rappelle pas
qu'elle ait porté son cierge.
Les veillées étaient commencées. On couchait les plus jeunes et moi je
restais pour apprendre mes leçons et faire mes devoirs. Maman qui était très
instruite m'aidait quand je ne savais pas. Les devoirs et les leçons terminés,
tout le monde s'asseyait en rond autour du poêle Flamand dans la grande cheminée.
Grand-Mère était toujours dans son fauteuil et nous lui demandions de nous
raconter des histoires du temps passé, ce qu'elle faisait volontiers en disant
souvent "que si bel et si bien" et cela nous faisait rire. La pièce
n'était éclairée que par une lampe à pétrole posée sur la grande table.
Quand arrivait un coup de cloche, c'était Papa qui rentrait. Vite, on nous
envoyait au lit, moi bien souvent je restais. D'un coup d'oeil circulaire il
avait tout vu et si quelque chose clochait, c'était une raison pour disputer à
tort ou à raison, cela malheureusement arrivait souvent.
Quand mes frères furent en pension, ce fut une occasion pour moi
d'apprendre à faire des chaussettes , un fil de laine et un fil de coton pour
qu'elles soient plus solides ; à l'école on apprenait à tricoter. Il y avait
longtemps que je faisais des mitaines mais là, Maman m'apprenait à faire le
talon et quand j'en avais fait une paire, Papa me donnait dix sous. Les soirs où
Papa rentrait très tard, j'allais coucher avec Maman et s'il faisait mauvais
temps, le vent mugissait dans les poiriers de la terrasse, Maman me faisait
penser aux marins qui luttaient avec les flots à la mer en furie, aux naufragés,
et naturellement on faisait une prière pour ces pauvres gens.
Le jour de l'An qui était préparé depuis longtemps à l'école car on
achetait des lettres avec tour de dentelles, images, fleurs, ma Soeur Hélène
faisait une lettre au tableau que l'on reproduisait sur le papier acheté, il y
avait un modèle pour les Parents, les Oncles et Tantes, les Parrains et
Marraines. Chez nous, nous en achetions une belle pour mon Oncle et ma Tante d'YVRENCH,
une pour mon Oncle THEOPHANE, et Claire une pour son Parrain.
Le Jour de l'An, de bonne heure le matin, avec ma petite lampe Pigeon
(car nous n'avions pas d'électricité en ce temps là) nous allions souhaiter
la Bonne Année à PAPA et MAMAN dans leur lit et après avec une lanterne, par
les jardins, nous allions chez l'Oncle l'Abbé Théophane, là étant la première,
je lisais la lettre que l'on accrochait au mur pour un an. Alors ma Tante Flore
sortait sa boîte à sous, elle avait dû préparer tout cela la veille, les
plus grandes avaient une pièce de dix sous et les autres, une pièce de deux
sous en bronze. Une année j'avais eu une belle fourrure en angora blanche mais
j'ai su plus tard que c'était une façon déguisée à Grand-Mère, pour me
l'offrir ; Mon Oncle et ma Tante écoutaient les voeux la larme à l'oeil,
nous étions contentes et une année commençait.
Mais avant le Jour de l'An, il y avait eu NOEL et nos coeurs étaient en
fête. On savait bien que pour nous il n'y aurait pas de messe de Minuit,
tous les enfants en parlaient, j'enviais celles qui y allaient. C'était
l'habitude qu'à Noël on tuait le cochon, le seul peut-être que l'on
engraissait dans l'année. D'abord Papa qui avait été charcutier, aiguisait
bien un grand couteau et tuait le cochon qui poussait quelques cris puis on
l'emportait dans la pâture sur une civière et une botte de paille, on y
mettait le feu et on grillait le cochon, cela se sentait de loin. Ensuite Papa
le détaillait. Pendant plusieurs jours, on mangeait saucisses, côtelettes, pâté,
rôtis, on en donnait aux voisins, à ma Soeur, à Monsieur le Curé et puis on
faisait du boudin. Sur le feu, il y avait un grand chaudron, on cuisait les
oignons qu'il avait fallu éplucher en pleurant tout son saoul, avec du lard
coupé en dés, puis on y ajoutait le sang qu'on avait recueilli dans une grande
jatte. Papa lavait les boyaux et ensuite avec un entonnoir spécial, on y
faisait entrer le contenu du chaudron. Il y avait- des mètres et des mètres...
Grand-Mère faisait fondre la Panne et nous aurions ainsi du bon saindoux pour
mettre sur nos tartines et pour faire la galette du Jeudi qui était si bonne.
Le reste du cochon Papa le salait et le
mettait dans un saloir à la cave, car tous les jours à l'époque, on
faisait la soupe au cochon. La veille de Noël, il fallait garnir les sabots des
plus jeunes, moi j'étais au courant, et je devais rapporter de chez l'épicier
des petits Jésus en sucre. Maman cirait bien toutes les galoches que l'on
mettait dans la cheminée et le lendemain matin nous étions toutes heureuses de
trouver dans nos sabots, une crèche en chocolat ou en sucre avec un petit Jésus,
une barre de chocolat et une orange, car nous n'étions pas gâtés comme les
enfants d'aujourd'hui ! Il n'y avait pas de jouets chers et les oranges on n'en
voyait que ce jour là ou si l'on était malade, tandis que maintenant, il y en
a sur la table tous les jours.
Et tous les ans, le même cycle se renouvelait. Le Printemps renaissait
à nouveau, le carême au Salut, on nous faisait chanter des cantiques à faire
dresser les cheveux sur la tête. Soeur Catherine entonnait "Il faut
mourir, il faut mourir, de ce monde, il nous fait sortir, le triste arrêt en
est porté, il faut qu'il soit exécuté" et puis il y avait "Parce
Domine, parce Dominé" tout cela nous donnait un goût de carême, et puis
il y avait à nouveau les Rogations, puis Pâques. On avait échangé les
galoches contre des souliers neufs ; on se sentait légères, les rues étaient
plus sèches et le soir, j'écoutais avec ravissement les rouleux de fonte qui
revenaient des champs. On avait droit à une corde à sauter, ce qui nous
permettait d'en faire de bonnes parties sur la terrasse du jardin. Une fois,
nous avions eu une toupie, malheureusement dans une partie, ma ficelle était
restée attachée au bec de la toupe et était allée frapper le visage d'une de
mes soeurs, du coup les toupies furent confisquées par Grand-Mère et allèrent
au feu. Puis vint le mois de Mai que j'aimais particulièrement, on allait au
salut du mois de Marie, on montait en haut de la haie qui se trouvait sur notre
chemin et on attrapait des hannetons que l'on mettait dans une petite boîte
avec quelques nouvelles pousses.
Je faisais toujours les courses, et un jour que l'on m'avait envoyé chez
Madame BOULANT, toujours avec la mission de dire : bonjour Madame, Grand-mère
vous présente ses respects ; on m'avait laissé seule dans une petite pièce
genre de petit salon où sur la table, je voyais pour la première fois une
petite boîte surmontée d'un grand cornet rouge, et j'entendais parler et
chanter, ne voyant personne, je me retournais, je regardais dans tous les coins
et l'on parlait toujours, je n'y comprenais vraiment rien, jusqu'au jour où je
sus que c'était un "gramophone" !
Le jeudi quand il faisait beau, nous allions aussi au petit bois qui était
au-dessus de nos champs, on pouvait nous voir de la maison et ce bois planté
par Papa était si bien placé que l'on voyait toutes les rues du village ; nous
y faisions des galipettes, nous dégringolions le talus et pendant ce temps-là
à la maison, on était tranquille de nous. D'autres jeudis, il fallait ramasser
les plumes des poules dans la cour ; quand il y en avait un bon tas, un autre
jeudi, il fallait les ébarber, couper les bouts et lorsqu'il y en avait assez,
Maman faisait des oreillers, c'est qu'il fallait beaucoup de literie pour tant
de monde ; avec des vieux lainages, des vieux bas, Maman nous les faisait détricoter,
c'était pour faire des édredons. A l'époque on n'achetait pas comme
maintenant, mais à force d'ingéniosités et d'économies, nous avions tout ce
qu'il fallait, ce qui ne ne nous empêchait pas le Dimanche de rester au lit un
peu plus longtemps et de nous bombarder d'un lit à l'autre avec les oreillers.
On n'avait pas de jouets coûteux comme aujourd'hui et l'on trouvait
toujours de quoi se distraire. Par exemple, j'allais chez Génie quand elle
faisait le pot-au-feu, elle y mettait un beau chou avec les côtes des feuilles,
je jouais à la bouchère, j'aimais beaucoup ce métier là, je coupais les côtelettes
etc... Un jour étant plus grande, je vis Blanche qui jouait à la marchande
avec Jules, il était encore petit, puisqu'il était encore en robe et à cette
époque, on recevait des catalogues des Grands Magasins avec des échantillons
de blanc, alors Blanche lui disait "voyez, Madame, voilà du beau
satin" mais l'autre qui ne s'en laissait déjà pas compter lui répondit
"Be, c'est du torchon", alors Blanche décontenancée ne savait plus
quoi répondre.
MA TANTE
J'avais neuf ans lorsque ma tante d'YVRENCH mourut, c'était la soeur de
mon Oncle Curé et de la Mère de Maman. Elle restait à la Cure. J'avais espéré
qu'un jour aussi, puisque mes frères étaient partis à SAINT RIQUIER par les
soins de mon Oncle, j'avais espéré dis-je qu'un jour je partirais aussi pour
rester avec ma Tante. Pendant sa maladie, je lui avais écrit de belles lettres,
comme on peut en écrire à neuf ans. Il faut croire qu'elles étaient bien, ma
Tante les ayant fait lire à ses chers amis, cela lui avait fait plaisir. Elle
n'était plus. Maman me fit apprendre le "De Profundis" et je devais
le réciter tous les soirs, pratique que je fis très longtemps, nous avions
vraiment une mère pieuse. Tous les soirs il fallait faire sa prière à genoux
et comme je ne voulais pas (je me serais fourrée sous le lit s'il n'avait pas
été aussi bas), aussi Grand-Mère arrivait dans la chambre et elle disait
"Allez Augustine, laissez-les". Que de fois debout au pied d'un lit
avec un livre de messe, j'ai vu Maman dire ses prières, peut-être était-ce
une habitude de tous les jours, elle se retrempait ainsi pendant que son mari était
parti et en grandissant, j'ai compris combien il lui fallait de courage !
Dans les promenades du Dimanche, où nous allions avec ma Soeur Hélène
et les autres Soeurs, les grandes, les petites, sur deux rangs, on traversait le
village, mais sitôt la plaine, on avait le droit de s'égailler, on se mettait
en bandes, on allait ainsi au bois d’HENENCOURT ou de Vadencourt et on
fredonnait les airs à la mode "viens Poupoule, viens Poupoule viens!"
ou la Matmiche, on en savait pas beaucoup plus long et la Soeur Hélène en
riait. Une coutume du Dimanche qui est finie aussi, c'est le pain béni,
autrefois, les familles aisées offraient chacune leur tour, le pain béni qui
était coupé et distribué pendant la messe à tous les fidèles ; on faisait
le signe de la Croix et on prenait dans la corbeille passée par un enfant de
Choeur, un, deux, ou trois morceaux. Notre tour revenait à peu près tous les
ans, alors Grand-Mère commandait un pain de huit livres au boulanger avec une
couronne tressée au milieu. A la fin de la Messe, un enfant de Choeur
rapportait à la maison un morceau qu'on appelait le "Chanteau" et la
couronne de pâte tressée restait accrochée au plafond toute l'année en
attendant qu'elle soit remplacée par une autre, on la brûlait, évidemment les
mouches avaient dû s'en régaler toute l'année. Le Dimanche après la messe,
l'Abbé DOUBLET faisait distribuer une grande feuille, c'était "La Vie des
Saints" et c'est sûrement la vie de Saint Gérard qui m'avait donné l'idée
de me faire Ermite au bout de la pâture.
L’EXPOSITION UNIVERSELLE
En 1900, ce fut l'Exposition Universelle. Tout un chacun parlait d'y
aller, Papa naturellement partit seul. Il descendait à PARIS chez Madame
GOURGUECHON, brave femme, s'il en faut et puis c'était la fille de Nanie donc
soeur de lait de Papa, elle avait épousé un homme veuf qui avait une fille de
son premier mariage. Ils tenaient à PARIS un commerce genre quincaillerie, du
deuxième mariage, ils avaient un fils d'une vingtaine d'années à l'époque,
qui plus tard devait mourir au TRANSVAL dans la guerre des Boers. Donc Papa
partit, c'était un événement, il prit d'abord la diligence, le train à
MERICOURT, puis AMIENS-PARIS, c'était un voyage ! Il en revint enchanté et
nous rapportât à chacune un porte-plume en os avec une vue de la Tour Eiffel,
il avait vu la Grande Roue qui fut démolie l'exposition finie, il avait vu la Tour Eiffel,
avait circulé dans le métro ! c'était une affaire. Il était allé au
BATACLAN qui devait être un genre de Café-Concert ; enfin nous restions ébahis
devant ses récits. Il en avait rapporté un flacon qui contenait une lotion
qu'il fallait appliquer sur le cuir chevelu et comme je savais bien lire,
j'avais lu sur l'étiquette "Royal Windsor" ; je l'ai dit, Papa était
chauve et il me faisait regarder si ses cheveux repoussaient, je n'y voyais
qu'un léger duvet ! Et puis Génie partit aussi à l'Exposition. Elle
descendait chez Madame GOURGUECHON, une payse quoi ! et me rapporta une belle
poupée avec des cheveux d'or tous bouclés, elle dormait, elle parlait. Génie
passait pour une fée pour me l'avoir achetée, mais j'ai su plus tard que
Grand-Mère l'avait chargée de cet achat, brave Grand-Mère, peu d'enfants
avaient une si belle poupée. Je la maniais avec précaution et quand je ne la
prenais pas, on la rangeait dans le buffet, elle existait encore quand je me
suis mariée. Toute petite j'allais chez Génie, j'étais comme l'enfant de la
maison, j'y avais mes jouets, et souvent je montais dans la mansarde, alors là,
accrochée au mur, il y avait une grande gravure du "Petit Parisien"
en couleurs. A l'époque beaucoup de gens ne savaient pas lire, alors leur
attention était attirée par l'image. Ce grand format représentait un homme
enjambant une fenêtre et emportait un enfant ; ailleurs chez la repasseuse où
parfois Maman m'envoyait, que donnait-on à repasser à l'époque ? Je ne me
rappelle pas, mais je me souviens très bien l'image du "Petit
parisien" qui ornait la pièce servant de cuisine et où l'on repassait. C'était
le Président Sadi CARNOT assassiné par CASERIO. Je ne devais pas être très
âgée quand j'allais chez la repasseuse qui s'appelait Madame DROUARD puisque
je suis née en 1891 ; le Président fut assassiné le 24 Juin 1894, on a avait
fait une chanson sur l’assassin et on la chantait à l'école.
Les jeudis bien souvent, je mangeais chez Génie, elle faisait le
pot-au-feu, mais elle y mettait tous les légumes, des aromates et cuit à
point, je le trouvais bien meilleur que chez nous, ce jour-là je mangeais bien
et je me régalais.
Avais-je mérité une correction, vite je me sauvais chez Génie,
d'autres fois j'y allais sans raison, j'aimais beaucoup à aller dans sa
chambre, pour des ouvriers, ils avaient une belle chambre, mais je m'arrêtais
souvent devant une photo qui se trouvait sur la commode. C'était une jolie
femme bien habillée, une robe serrant les hanches, évasée du bas, la taille
très fine et un chapeau débordant de plumes d'autruche, appuyée sur une
ombrelle, elle incarnait tout à fait la mode 1900 et je rêvais que plus tard
je m'habillerais ainsi. Comme je demandais qui c'était ? elle me la nomma
"Emilienne". J'ai su un peu plus tard que c'était la fille de
Monsieur GOURGUECHON qui devint plus tard la femme de Monsieur ADAM. Avec Génie,
quelquefois elle m'emmenait à HENENCOURT. Par les soirs d'été elle y avait
des amis au "Petit Caporal", d'autres fois, elle m'emmenait au bout de
BAILLON chez sa soeur "Kiote Fine" ; BAILLON était au bout de WARLOY.
Au coin de la rue Neuve, il y avait un Temple pour les Protestants parce qu'à
BAILLON, la population était plutôt protestante, puis il n'y eut plus
d'office, les derniers protestants étaient obligés d'aller à CONTAY pour leur
culte là où il y avait encore un Pasteur, et puis enfin les derniers moururent
et le temple fut démoli ; à la place il y a maintenant un jardin. Il y avait
un protestant nommé HENOCQ, Papa aimait bien le faire venir passer une soirée
à la maison pour discuter, c'était un convaincu.
Il y avait aussi une belle cérémonie quand Monseigneur venait donner la
Confirmation, elle avait lieu tous les quatre ans, c'était une véritable fête
et tout le village en émoi. C'était à qui dresserait des arcs de triomphe
avec des feuillages et des fleurs ; les jeunes gens préparaient et décoraient
leurs chevaux ; les jeunes filles se frisaient les cheveux et je me rappelle
d'une confirmation par Mgr RENOU, j'étais bien jeune, perdue dans la foule, j'étais
allée attendre Monseigneur près de chez Maxime, là où il mettait pied à
terre, ensuite je vis Papa à l'Autel de la Sainte Vierge tenant Laurentine dans
ses bras, elle avait ses cheveux blonds tout frisés, l'Eglise était archi
pleine, il n'y avait plus de place et on se mettait n'importe où. Après ces cérémonies
on racontait qu'un nommé SAVETIER ayant insulté Monseigneur sur son passage,
sa fille était restée paralysée. On racontait aussi qu'une année, trois
joyeux drilles, dont je ne citerai pas les noms, avaient parié de manger de la
viande le Vendredi Saint et ils étaient morts dans l'année.
En 1897 je crois, la France avait alliance avec la RUSSIE des TSARS, on
avait à l'école fait une après-midi récréative ou les deux classes avaient
été réunies par un plancher, il y avait beaucoup de monde, la salle était
pleine, je me rappelle que ma Tante d'YVRENCH y était venue, les grandes
jouaient, on y jouait la France et la Russie. Denise MOREL représentait la
FRANCE avec une robe blanche et une ceinture de fleurs artificielles, bleuets, pâquerettes
et coquelicots, moi je représentais la RUSSIE, on avait garni ma robe blanche
de larges bandes de tissu jaune, sur la tête, un petit béguin jaune et un
collier de verroterie jaune. C'était chanté mais je ne rappelle que de
quelques lignes : "c'est un pays de plaine et de montagne que les vieux
Gaulois ont conquis".
En 1903 ce fut l'époque de ma première communion, comme cette cérémonie
n'avait lieu que tous les deux ans, ma soeur Laurentine qui n'avait que quinze
mois de moins que moi, fit la sienne en même temps, nous étions deux
communiantes à la maison. Je crois que ma soeur quoique plus jeune, était plus
forte que moi, car ayant toutes les deux le même cierge, elle put porter le
sien, tandis que le mien c'est Grand-Mère qui me le portât jusqu'à la moitié
du chemin. Je claquais des dents, car on allait à l'école libre se mettre en
procession pour aller à l'Eglise et les lettres de mon Oncle Curé nous étaient
adressées à toutes deux. Et puis c'était toute une affaire, cette année là
nous étions nombreuses, on parlait entre nous du jeûne qu'il fallait observer,
la messe était tôt, huit heures le matin, il ne fallait pas déjeuner, comment
ferions-nous , Il ne fallait pas avaler une goutte d'eau en se lavant les dents.
L'église avait été repeinte entièrement à cette occasion et le coq descendu
également de couleurs chatoyantes, comme un vrai coq de basse cour. Avant de le
remonter en haut du clocher, on l'avait promené dans tout le village de porte
en porte et chacun donnait son obole. Donc en 1903 je fis ma première communion
d'autant plus que cette année là l'église avait été repeinte à neuf et
Monseigneur DIZIEN venait donner la confirmation, je fus chargée de dire l'acte
à la Sainte Vierge et Denise celui des Parents. Ma Soeur me donna à dire aussi
le compliment de "Bienvenue à Monseigneur" je l'apprenais en cachette
et ce jour-là il y avait réception l'après-midi à l'école libre où je
devais dire le compliment. Je m'en tirais fort bien, Maman était au
premier rang près de l'Abbé DOUBLET . Quand j'eus fini, celui-ci fit observer
à Monseigneur que j'étais la nièce de l'Abbé VUATELLIN, alors Monseigneur en
me donnant une image me dit : Oh ! mon enfant, cela ne m'étonne pas que vous
parliez si bien.
LES INONDATIONS
Je ne vous ai pas encore parlé des inondations, cela mérite pourtant d'être
raconté. WARLOY possède dans le bas du pays ce que l'on appelle un fossé, ce
fossé partait de SENLIS à la sortie d'une cavée, traversait la plaine de
WARLOY et allait aboutir à VADENCOURT dans le début du marécage où l'eau était
en permanence. A WARLOY bien souvent, le fossé était à sec mais je l'ai vu
plusieurs fois déborder. Toute petite, je voyais Papa aller avec un tisonnier
forer dans la cave, si l'eau jaillissait c'est qu'il y allait avoir de l'eau de
source. Lorsque j'allais à BAILLON avec Génie, des gens, des petites gens qui
faisaient du tricot, lui disait : c'est la petite qui est venue dans l'eau car
la chose leur était connue et restée en mémoire et chacun savait ma date de
naissance car ce jour-là, il y avait eu de l'eau de source, l'eau dévalait
BAIZIEUX à gros bouillons, avait envahie la cour et on avait mis les bêtes
dans la chambre de Grand-Mère, toutes les étables étaient inondées, l'eau
arrivait jusqu'à la première marche de la maison et Maman s'apprêtait à
monter au grenier pour ma naissance, enfin l'eau s'était tant soit peu retirée,
Monsieur DUBROMELLE, le médecin avait pu venir avec son cabriolet et moi de mes
petites oreilles d'enfant j'écoutais.
Une autre fois, j'avais peut être sept ans, car j'allais au catéchisme,
en classe à la sortie, l'eau avait envahi le quartier et je vis Papa venir dans
la cour de l'Ecole avec le "Rouge" attelé à la voiture, prendre tous
les enfants du quartier pour les ramener chez eux, le cheval avait de l'eau
jusqu'au poitrail, enfin, rentrée bien au sec, je regardais, de la grand-porte,
on voyait "Papia" c'était son surnom, se servir d'un baquet comme
d'une barque à naviguer. Le fossé ne pouvait contenir l'eau qui s'était épandue
dans les rues, elle fut longue à se retirer et on racontait qu'autour de l'école,
des garçons qui avait été bâtie à la place de l'ancien cimetière autour de
l'Eglise, des squelettes, des crânes apparaissaient avec le limon. Une autre
fois, j'étais un peu plus grande, nous regardions l'eau monter dans la cour, la
Reine emmaillotait Blanche, c'était l'été car nous étions dehors, sous les
fenêtres, l'eau n'avait pas beaucoup montée, mais dans la cave qui était au
bout de la cour, tout nageait : tonneaux, saloirs, jattes etc... On ne sait pas
d'où venait cette eau, elle sourçait, on l'appelait l'eau sauvage...
C'était l'époque aussi où l'on parlait ECUS ET PISTOLES, une pistole
c'était dix francs, un écu trois francs, on disait d'une vache cent écus
c'est-à-dire trois cents francs, une bonne vache, c'était cinq cents francs
donc cinquante pistoles, Papa qui faisait du commerce ne parlait pas autrement
d'ailleurs, il n'y avait comme monnaie que l'or et l'argent et des pièces de
cuivre que l'on appelait "sous".
L'été passait comme tous les étés, les jours se ressemblaient, les
jeudis, les dimanches se succédaient, à Sainte-Catherine, dans les maisons où
il y avait des fillettes, on allait acheter quelques sous de mélasse, pour
faire des tablettes, on avait cela chez l'épicier; c'était liquide et on
prenait un pot pour aller le chercher, on la faisait chauffer puis chez nous, on
allait chercher dans une chambre une table qui avait un dessus en marbre avec
rebord, on versait le liquide chaud sur le marbre où on faisait des petits carrés
de papier et on versait le liquide dans ces petits papiers, nous appelions cela
des tablettes, d'autres fois, on allongeait le liquide refroidi et l'on faisait
des berlingots comme à la foire.
Blanche maintenant était assez grande pour venir en classe, nous
partions donc toutes les cinq, vêtues de tabliers pareils et j'avais l'orgueil
de nous mettre par rangs d'âge. A l'époque
aucune auto ne passait, on pouvait donc prendre toute la rue. Bien des gens
s'arrêtaient pour nous regarder passer ; je me rappelle c'était un cultivateur
de CONTAY ou d'HERISSART qui allait à ALBERT avec une voiture attelée dans la
rue de la chapelle, il s'arrêta net et me demanda "Questche quos êtes"?
Moi je répondis modestement "Au marchand de graines" et je voyais
l'homme resté abasourdi.
Ma troisième soeur Claire longtemps avait eu mal aux yeux et Papa la
menait souvent à AMIENS à SAINT VICTOR, car il n'y avait que là que l'on
soignait les yeux. Au retour il fallait l'étendre tous les jours sur la table
pour sans doute lui mettre des gouttes dans les yeux. Elle ne pouvait nous
suivre, ne voyant sans doute pas assez clair et on lui donnait à elle seule du
sirop d'iodure de fer. Elle était la chouchoute de Grand-Mère qui lui donnait
toujours raison. Maintenant, elle pouvait nous suivre, mais son oeil sans doute
était perdu.
LES PETITS METIERS
Je ne vous ai pas encore parlé des "petits métiers" On ne
connaît plus cela maintenant, mais moi j'ai connu tous ces pauvres gens qui
gagnaient leur vie en faisant de petits métiers, par exemple, il y avait
"la rétameuse" en picard, on disait "el rétamoire". A la fête,
il était d'usage de donner à la rétameuse tous les objets en fer blanc, d'étain
dont on se servait pour leur redonner un poli, les étamer, et comme on se
servait de couverts, de passoire en étain, elle passait les prendre et les
rapporter. Ensuite, il y avait le "rémouleur" qui passait dans les
rues avec sa meule en chantant "A repasser les ciseaux, les couteaux"
et l'on donnait à affûter les couteaux de table, hachoirs, ciseaux. Il y avait
aussi le "raccommodeur de porcelaine" qui allait de village en
village, il se mettait au coin d'une rue ou près d'une borne, et on lui
apportait des assiettes, des plats, des plats à barbe, bols en faïence ou en
porcelaine pour qu'il y mette des agrafes et une colle spéciale, alors l'objet
pouvait encore servir de nombreuses années. ll y avait aussi
"Cassette" surnom par lequel je l'ai toujours connue, car comme je
l'ai dit, tout le monde avait son surnom, il y en avait même de très drôles
et d'autres assez sales, que nous n'avions pas le droit de répéter. Or
"Cassette" raccommodait les parapluies, mettait une baleine, un rond
de tissu en haut du parapluie etc... Elle était parait il la Grand-Mère de
Monseigneur FOURCY, petite vieille très effacée qui ne sortait jamais et qui
restait dans la ruelle de l'hospice. Il y avait aussi "Les ramasseurs de
cailloux". Lorsqu'il faisait beau et surtout les jeudis au printemps, le
Garde Champêtre apparaissait avec son tambour et annonçait ou plutôt lisait
un papier signé du Maire, qu'il y avait ramassage de cailloux, que les
ramasseurs se réunissaient dans le quai à 1 heure de l'après-midi. Alors les
enfants pauvres, les femmes, les chômeurs partaient avec une hotte à leur dos,
sous la conduite du garde ramasser les cailloux dans les champs, incultes
probablement. Lorsque la hotte était pleine, ils devaient la déverser sur le
bord de la route, contrôlée par le garde, ils recevaient deux sous par hotte
et ces cailloux servaient à refaire les routes. Quand on pense que deux jeunes
enfants se baissaient tant de fois pour remplir leur manne, pour gagner deux
sous ! ll n'y a pas si longtemps que l'aîné d'une famille de dix enfants me
rappelait qu'enfant il allait ramasser les cailloux.
Le pays était un pays de cultivateurs, mais les petites gens, les
ouvriers faisaient ou du "cloué"
ou des gilets anglais, dans presque toutes les maisons ouvrières, il y avait
J'avais douze ans, à cet âge on se croit devenu une Demoiselle, or à
l'époque à l'école libre tenue par les religieuses, entr'autre ma Soeur Hélène,
il y avait de grandes jeunes filles quoique ne suivant plus l'école, venaient
encore le dimanche faire la promenade et à cette époque il y eut une véritable
épidémie d'enlèvements, un beau jour c'était Martine C. qui s'était fait
enlever par le fils du Brasseur, une autre fois c'était Marthe C. qui s'était
enfuie la nuit avec un jeune homme d'HARPONVILLE et une autre fois ce fut Jeanne
P.
La
veille, je l'avais vu apporter du papier d'étain à ma soeur pour les
"Petits Chinois" et le lendemain on la disait partie avec le fils R.
Tout cela faisait du bruit, on en parlait à l'école, à ma soeur, on en
parlait dans les maisons et tout cela nous mettait la tête à l'envers, c'était
un sujet qui n'en finissait pas...
Il y avait aussi les "Soirées d'Hiver" où Grand-Mère nous
conduisait chez mon Oncle Théophane et venait nous chercher, on y avait bien du
plaisir. C'était l'époque où il fallait un nouveau Chantre à l'Eglise et mon
oncle connaissait bien son plein-chant ; il avait été chargé par Monsieur le
Curé de former le nouveau Chantre. Le premier était le père DEBERLE depuis
toujours et le Fils DEBERLE ayant opté pour être 2ème Chantre, mon oncle lui
apprenait à chanter "Dixit Dominus, In exitus Israel", nous avions
bien du plaisir de voir la bouche contorsionnée de Père DEBERLE et d'entendre
le fils chanter faux. Enfin pour finir nous demandions à mon Oncle de nous
chanter quelque chose, car il chantait bien, alors tous assis autour du poêle,
une petite lampe Pigeon posée sur la cheminée, nous écoutions "Adieu mon
beau navire" ou les "Hirondelles" de Béranger et quand ma tante
Flore disait la sienne, en caressant les genoux de son mari "Oh ! je t'en
conjure, laisse moi t'aimer" , mon Oncle riait de tout son coeur, alors on
venait nous chercher et on espérait bien revenir une autre fois c'est-à-dire
un autre soir
A la veillée, on racontait beaucoup de choses qui frappaient mon
imagination, entr'autre qu'autrefois les loups venaient jusqu'aux abords du
pays, j'ai toujours été peureuse ; la nuit il me semblait que les loups
venaient dans notre jardin et comme la porte de la chambre donnait sur le
jardin, je m'enfonçais au fond du lit où je ne pouvais pas respirer, j'étais
très malheureuse. Heureusement qu'il y avait d'autres histoires et Grand-Mère
savait nous en raconter. Elle nous racontait qu'autrefois le tirage au sort ne
se faisait pas comme maintenant, le jour de la révision on présentait celui
qui devait vous remplacer, car un riche ne faisait pas son service militaire, un
autre partait à sa place pour une somme convenue d'avance, c'est ainsi que le
mari de Nanie, la nourrice de Papa, était appelé "conscrit" car il
remplaçait volontiers celui qui devait partir, on faisait à l'époque sept ans
de service militaire. Elle nous racontait aussi qu'elle avait avec d'autres
personnes fait le chemin de WARLOY à MERICOURT pour voir passer les trains,
comme moi je suis venue avec mon mari et mes frères voir atterrir LEGAGNEUX et
d'autres pilotes, par une chaleur torride on avait attendu toute l'après-midi
pour les voir arriver, il faisait tellement chaud que les glycines de mon
chapeau étaient devenues blanches et maintenant on parle d'aller dans la Lune.
Elle nous parlait aussi de la guerre de 7O et nous disait "Mes enfants ne
souhaitez jamais de voir la guerre" heureusement elle ne vit pas la grande
guerre, car elle mourut en avril 1914.
J'en ai surtout retenue une, il s'agissait d'ALEXIS qui était de CONTAY.
Il était vacher communal c'est-à-dire qu'il conduisait les vaches au marais,
il parait qu'il était grand et fort, avait deux estomacs et mangeait comme
deux. A l'époque il n'y avait pas beaucoup de moyens de locomotion, pas
d'autobus, pas de train, alors si un voyage à AMIENS était urgent, Alexis se
mettait dans les brancards et conduisait les gens à AMIENS, ventre à terre,
nous avions du plaisir à imaginer Alexis dans les brancards.
Les soirs d'hiver encore, on avait Jeanne à la soirée, c'était une
jeune voisine qui venait de se marier, la fille à SIDONIE la Bergère, on
l'appelait ainsi parce que son mari avait été berger. En face de chez nous, il
y avait une grange on en avait fait une maison de deux pièces, une porte, deux
fenêtres et par terre de la terre battue. Elle avait épousé un ouvrier
couvreur et cet hiver là, il était parti faire 28 jours. Elle venait donc à
la veillée, elle m'apportait de beaux livres où on racontait la Révolution,
avec des images cela me plaisait énormément. Un soir que Papa était là, il décréta
qu'on allait à "alfoie" j'étais de la parti, il avait gelé, la
terre craquait sous nos pieds ; armés de bâtons, munis d'une lanterne avec une
bougie allumée, nous allions taper dans les haies où les pauvres oiseaux s'étaient
nichés, aveuglés par la lanterne, ils venaient se faire prendre, la moisson
fut maigre, enfin c'était une distraction. On revenait donc du jardin et comme
c'était l'époque où l'on faisait le cidre, Papa dit "on va faire un
Flip". Les petits étaient couchés bien sûr, il n'y avait plus que moi,
alors on versait dans une casserole, du cidre doux, on y mettait beaucoup de
sucre et quand c'était bouillant, Papa y mettait le feu, on voyait alors les
flammes vertes, bleues, jaunes, roses qui se tordaient. Quand les flammes étaient
éteintes, on versait le liquide dans des tasses et on le buvait très chaud,
cela s'appelait un Flip.
Mais avant la rentrée des classes, il fallait penser aux tabliers neufs,
aux jupons, aux robes, aux capuchons et aux bonnes chaussures d'hiver. Il
fallait donc que Fonsine vienne coudre. Elle venait tous les jeudis, mais à la
rentrée, il y avait du travail. Grand-Mère commençait donc par acheter tant
de mètres de vichy à carreaux, tantôt rouges, tantôt verts, à Mademoiselle
de BONNAY qui passait en voiture, vendre de la rouennerie, alors on nous faisait
à toutes un tablier pareil. Ensuite, Maman montait au grenier et dans la
fameuse caisse aux chiffons, on trouvait bien de quoi faire un jupon, Maman
lavait l'étoffe et Fonsine cousait, il faut dire qu'avec Grand-Mère, il
fallait mettre deux jupons autrement on était "Fleuse". Et puis une
année, elle nous fit de beaux capuchons, c'était ma Tante d'YVRENCH qui avait
envoyé le tissu, c'était un beau velours de laine bleu marine, Fonsine nous en
fit une cape, c'était la mode avec un capuchon doublé de ruban changeant, pour
les robes on descendait les grandes aux petites et moi, j'en avais une neuve,
ensuite on allait chez "Céline" il fallait chausser tout ce monde,
Grand-Mère qui s'occupait de tout cela nous achetait des galoches pour tous les
jours et ensuite, une belle paire vernie et fourrée pour le Dimanche, nous en
étions très fières, car Maman nous tricotait des chaussettes blanches avec un
point dentelle qui dépassait la chaussure, nous étions certainement les mieux
chaussées de toute l'école. On n'avait pas de serviette en ce temps là, on
rapportait ses livres sous son bras et à la rentrée on était tout heureux de
monter de cours.
Il y avait aussi Madame YBLED de VARENNES qui passait aussi avec un
cheval et une voiture. Grand-Mère lui achetait chaque fois qu'elle passait, c'était
un foulard de soie pour le cou, un coupon d'étoffe, une fois elle m'avait acheté
un beau châle. Il y avait aussi Blanche DHAILLE qui venait de CONTAY avec sa
voiture bourrée de marchandises, c'était des bas, du linge, des tabliers
blancs, des pantalons.
Pour le dimanche alors qu'en semaine nous avions des pantalons de
couleurs, nous mettions des pantalons blancs, des jupons blancs, si c'était l'été,
des robes en lainage blancs et en sortant de la messe, nous devions mettre des
tabliers blancs, c'était de rigueur et bien de l'entretien pour Maman.
Grand-Mère achetait à ces commerçantes de passage parce que tout le
monde faisait un peu de culture, Papa leur vendait des graines, il fallait bien
les faire travailler.
Plus tard, étant plus grande, Grand-Mère étant dans son fauteuil me
faisait compter avec elle ce qu'il y aurait à payer au bout de l'année, tant
chez un tel, tant chez un autre, Maman de son côté supputait ce qui pouvait
rentrer et je comprenais que l'on aurait du mal à joindre les deux bouts,
j'entendais Maman dire "autrefois, on achetait un coin de terre, maintenant
on ne peut plus». Papa dépensait de plus en plus et travaillait de moins en
moins ! C'était bien du souci pour une enfant qui comprenait...
Octobre est le mois du Rosaire et tous les jours il y avait Salut. Le
soir vient tôt et il n'était pas question pour nous d'y aller, aussi Ma Soeur
vint à la maison voir Papa demander que nous assistions au Salut et qu'elle
nous reconduirait à domicile, ainsi que tous les enfants de BAILLON, alors à
cette condition, nous eûmes le droit d'y aller, garçons et filles chahutaient
autour de ma Soeur, mais nous, nous étions bien sages heureuses surtout de
sortir le soir.
MA GRAND-MERE
Maintenant si je vous parlais un peu de ma Grand-Mère Cette femme au
grand coeur que je vénère encore, était la mère de Papa, elle s'appelait Adélaide
DUFOURMANTELLE, son mari mort, elle était restée avec son fils qui était
notre père, les enfants étaient venus et elle nous avait élevé, ayant
toujours vécu avec sa belle-fille, c'est-à-dire qu'elle avait supporté tout
pour nous, alors qu'elle aurait pu vivre heureuse chez elle sans s'occuper de
personne. A la maison, elle s'occupait de notre santé, de nos repas, de nos
toilettes de tout enfin, le matin elle préparait le feu, notre déjeuner, nous
n'avions pas le droit de partir à l'école sans notre petite tasse de café,
notre foulard de soie au cou. A midi, si l'une de nous ne mangeait pas, elle lui
faisait des pommes de terre à la poêle, un oeuf, etc... Le Jeudi elle nous
faisait une crème ou une galette, elle allait voir ma Soeur Hélène pour
savoir si je travaillais bien, si elle nous envoyait faire une course, elle nous
disait "tu diras bonjour Monsieur le curé ou ma Soeur, ma Grand-Mère vous
présente ses respects et m'envoie vous porter cela" et il fallait répéter
mot pour mot ce qu'elle nous chargeait de dire. Elle ne savait ni lire, ni écrire
et pourtant elle avait toujours fait du commerce, partout, elle était admirée
on nous disait : Oh ! votre Grand-Mère ! bien souvent à l'épicerie chez
RAVAILLAC encore un surnom, on disait, quand leur Grand-Mère mourra, ils
perdront une belle journée et j'était tellement hantée par ces mots que la
nuit me réveillant couchée dans la chambre à côté, j'écoutais si je
l'entendais ronfler, elle ronflait très fort, je restais éveillée jusqu'à ce
que j'entende à nouveau ce ronflement. Elle fut pour nous tous une providence,
elle avait vu tant de choses alors, elle nous mettait en garde contre certains
dangers qui guettent les petites filles, contre les ouvriers qui venaient
engranger, des dangers de la rue, de ne pas suivre personne. Elle n'était pas
bigote, mais je l'ai toujours vu faire le signe de la Croix avant les repas et
le soir en se couchant faire sa prière, elle n'allait- pas à la messe, mais le
jour de Pâques, elle assistait au Salut parce que ce soir là on récitait la
PASSION dans le choeur et nous y avions un rôle et aussi au salut de Noël, car
nous étions à la procession habillées de blanc avec des houlettes et des
chapeaux de paille garnis d'épis de blé. Je ne l'ai jamais vu s'asseoir à
table, elle nous servait debout et quand nous étions parties à l'école, elle
s'asseyait dans son fauteuil pour manger son bouillon, des oignons cuits au
four, enfin ce qui lui plaisait ; quand nous parlions trop fort à table où que
nous étions prises d'un fou rire, elle venait d'un signe nous faire taire, car
au bouton de la porte de l'horloge, Papa avait une cravache en cuir tressé et
il s'en servait d'un bout à l'autre de la table pour nous rappeler à l'ordre,
et puis un beau jour, ce fouet disparut, qui l'avait caché ? Chez nous ce n'était
pas luxueux, mais propre, l'orgueil de Grand-Mère c'était sa soupière, il
fallait la voir essuyer les oreilles de sa soupière, passer le torchon dans le
trou des oreilles, c'était un rite. Maintenant on ne sait plus ce que c'est
qu'une soupière où l'on trempait la soupe tous les jours à midi. Ensuite c'était
nettoyer les trous du filtre à café avec une aiguille à laine, car on faisait
une grande consommation de café. Et puis l'après-midi, quand elle était
seule, que nous étions parties en classe où en train de jouer, elle se
peignait au peigne fin, elle avait de beaux cheveux blancs comme de la soie mais
comme je l'ai dit toujours couverts d'un carré, foulard en coton à dessin gris
pâle dont elle nouait les pointes par derrièrjardin. Il y avait un protestant
nommé HENOCQ, Papa aimait bien le faire venir passer une soirée à la maison
pour discuter, c'était un convaincu.
Il y avait aussi une belle cérémonie quand Monseigneur venait donner la
Confirmation, elle avait lieu tous les quatre ans, c'était une véritable fête
et tout le village en émoi. C'était à qui dresserait des arcs de triomphe
avec des feuillages et des fleurs ; les jeunes gens préparaient et décoraient
leurs chevaux ; les jeunes filles se frisaient les cheveux et je me rappelle
d'une confirmation par Mgr RENOU, j'étais bien jeune, perdue dans la foule, j'étais
allée attendre Monseigneur près de chez Maxime, là où il mettait pied à
terre, ensuite je vis Papa à l'Autel de la Sainte Vierge tenant Laurentine dans
ses bras, elle avait ses cheveux blonds tout frisés, l'Eglise était archi
pleine, il n'y avait plus de place et on se mettait n'importe où. Après ces cérémonies
on racontait qu'un nommé SAVETIER ayant insulté Monseigneur sur son passage,
sa fille était restée paralysée. On racontait aussi qu'une année, trois
joyeux drilles, dont je ne citerai pas les noms, avaient parié de manger de la
viande le Vendredi Saint et ils étaient morts dans l'année. En 1897 je crois, la France avait alliance avec la RUSSIE des TSARS,
on avait à l'école fait une après-midi récréative ou les deux classes
avaient été réunies par un plancher, il y avait beaucoup de monde, la salle
était pleine, je me rappelle que ma Tante d'YVRENCH y était venue, les grandes
jouaient, on y jouait la France et la Russie. Denise MOREL représentait la
FRANCE avec une robe blanche et une ceinture de fleurs artificielles, bleuets, pâquerettes
et coquelicots, moi je représentais la RUSSIE, on avait garni ma robe blanche
de larges bandes de tissu jaune, sur la tête, un petit béguin jaune et un
collier de verroterie jaune. C'était chanté mais je ne rappelle que de
quelques lignes : "c'est un pays de plaine et de montagne que les
vieux
Gaulois ont conquis". En 1903 ce fut l'époque de ma première communion, comme cette cérémonie
n'avait lieu que tous les deux ans, ma soeur Laurentine qui n'avait que quinze
mois de moins que moi, fit la sienne en même temps, nous étions deux
communiantes à la maison. Je crois que ma soeur quoique plus jeune, était plus
forte que moi, car ayant toutes les deux le même cierge, elle put porter le
sien, tandis que le mien c'est Grand-Mère qui me le portât jusqu'à la moitié
du chemin. Je claquais des dents, car on allait à l'école libre se mettre en
procession pour aller à l'Eglise et les lettres de mon Oncle Curé nous étaient
adressées à toutes deux. Et puis c'était toute une affaire, cette année là
nous étions nombreuses, on parlait entre nous du jeûne qu'il fallait observer,
la messe était tôt, huit heures le matin, il ne fallait pas déjeuner, comment
ferions-nous , Il ne fallait pas avaler une goutte d'eau en se lavant les dents.
L'église avait été repeinte entièrement à cette occasion et le coq descendu
également de couleurs chatoyantes, comme un vrai coq de basse cour. Avant de le
remonter en haut du clocher, on l'avait promené dans tout le village de porte
en porte et chacun donnait son obole. Donc en 1903 je fis ma première communion
d'autant plus que cette année là l'église avait été repeinte à neuf et
Monseigneur DIZIEN venait donner la confirmation, je fus chargée de dire l'acte
à la Sainte Vierge et Denise celui des Parents. Ma Soeur me donna à dire aussi
le compliment de "Bienvenue à Monseigneur" je l'apprenais en cachette
et ce jour-là il y avait réception l'après-midi à l'écolrapportait une
croix en or, à chacune elle achetait une paire de boucles d'oreilles en or,
ombrelles, parapluies, enfin ce que nous désirions. Le soir on attendait avec
impatience le retour du messager pour voir ce que Grand-Mère nous avait rapporté
et essayer les fameux chapeaux et tout cela elle disait à Papa que c'était son
petit-fils qui le payait ; Papa faisait semblant de croire car il ne lui donnait
jamais d'argent pour partir, seulement je l'ai su plus tard que la pièce d'or
ou d'argent que je devais dérober, quand Papa rentrait avec sa sacoche, servait
à nous payer tout cela et puis Grand-Mère s'arrangeait pour vendre à l'un, à
l'autre, une botte de paille, une manne de betteraves, etc... que n'a-t-elle pas
fait pour nous ! Quand elle nous achetait du tissu pour robes ou des toilettes
de communion, elle prenait tout ce qu'il y avait de plus beau chez "Céline"
et Papa payait sans rouspéter parce que sous sa rudesse, il était fier de ses
enfants. Par exemple, le dimanche, quand nous partions à la messe, Grand-Mère
allait balayer le devant de la grand-porte et Papa nous regardait partir, les
pouces dans l'entournure de son gilet et les jours de Pâques, où toutes cinq
habillées pareilles, à la sortie de la messe, les dames du Château de
BAIZIEUX venaient le féliciter, il était bien glorieux.
J'ai omis de vous dire que dans la maison, sur le feu il y avait en
permanence un chaudron rempli d'eau chaude, il servait à tout ce chaudron, on
avait de l'eau pour faire la vaisselle, de l'eau pour faire la toilette, se
laver les pieds. Si l'une de nous se plaignait d'avoir de l'échauffement, vite
on prenait de l'eau dans le chaudron, on installait l'enfant sur une chaise avec
son derrière dans la bassine d'eau et enfin, enfin ! il servait à faire cuire
les oignons pour le boudin !
Mon Oncle Théophane habitait la deuxième ferme au-dessus de la nôtre,
nous n'avions donc pas loin pour aller à la soirée, mais il venait rarement
chez nous à cause de Papa qui était jaloux. Mon Oncle était bègue, mais
chantait très bien. Il y avait un mot qu'il disait souvent à Maman,
"Allez doucement car je suis pressé". Ce mot de Talleyrand qu'il
avait retenu était celui d'un sage, d'ailleurs il était réputé pour çà, il
était Conseiller Municipal et faisait parti du Conseil de Fabrique. Il disait
plus facilement "Augustine bonjour" que "bonjour Augustine"
car alors il bégayait.
LES FAMILLES
Tout enfant à une famille paternelle et une famille maternelle. Je vais
donc essayer de débrouiller cet écheveau que tout enfant cherche à connaître
et j'ai toujours questionné Grand-Mère à ce sujet. Par exemple, j'ai su que
notre maison a été bâti en 1786. C'est déjà loin, en arrangeant un placard,
nous avons retrouvé la date sur un morceau de bois, j'avais gardé un morceau
de ce bois qui s'est trouvé égaré lors d'un déménagement. La maison est
donc celle des DELANNOY. Il parait qu'ils étaient neuf garçons et une fille.
Notre arrière-grand-père était François DELANNOY marié à Marie-Catherine
BOUCHER d'ACHEUX d'où parenté avec BOULLET, cousine germaine de Grand-Père,
je l'ai très bien connue.
Des
neufs garçons, huit on fait souche, un surnommé "MYLORD" était célibataire,
il se faisait beau, montait à cheval, c'est lui qui avait parié avec le
Marquis d'HENENCOURT que son cheval d'un bond franchirait les fossés du château,
ce qui arriva c'est depuis ce temps, qu'on appelle les fossés du château
"AAH, AH!" car il aurait dit Ah, ah, Monsieur le Marquis.
Cet arrière Grand-Père avait eu un fils, Théodore" marié avec Adélaide
DUFOURMANTELLE, sa voisine, et une fille Juliette mariée à un BIENAIME qui
aurait eu à leur tour une fille Elise mariée à un DARRAS ( Juliette décédée
en 1883 - Nicolas Auguste, père d'Elise mort en 1870, DARRAS, cultivateur marié
en 1859 mort en 1894). Darras prénommé Fernand, dit Jules Flore d'où sont nés
Olympe, Fernand et Eugène (BERDALLET) leur maison c'est celle où est
maintenant notre cuisine.
D'un autre côté, les DUFOURMANTELLE, Ferdinand DUFOURMANTELLE marié à
HERBET Antoinette, mais la maison paternelle (celle de mon oncle Théophane)
avait appartenu à Florent DUFOURMANTELLE marié à Rosalie DELACROIX qui était
de BAVELINCOURT, sa mère venait des Barrures voir sa fille, il fallait
traverser tous les bois au-dessus de CONTAY, chaque fois, une louve
l'accompagnait, elle lui donnait un morceau de pain. Chez les DUFOURMANTELLE, il
y avait quatre filles et deux garçons, une des filles Adélaide, notre Grand-Mère
avait épousé son voisin Théodore DELANNOY. Les deux maisons se touchaient
presque, entre eux deux, il n'y avait que la maison des Jules Flore, alors
Grand-Mère avait donc quitté la maison DUFOURMANTELLE pour venir habiter celle
des DELANNOY. A l'époque, on mettait son orgueil dans la traite à quatre ou
cinq portes, c'est à celle qui aurait la plus belle et Grand-Mère disait à sa
belle-soeur Juliette "inconsture (mot de l'époque) ton buffet est plus
beau que le mien".
Papa était né le 18 Février 1861, on plantait pommes de terre et je ne
sais si on ne l'attendait pas, on m'a toujours dit qu'on l'avait mis dans un
panier à filets, car dans chaque maison, il y avait un rouet, on filait la
laine. Chez les DUFOURMANTELLE, comme je l'ai dit il y avait quatre filles, dont
Grand-Mère, Fanny qui avait épousé FLORET, Julie qui pesait 150 kilos était
un vrai monument avait épousé un VASSEUR de BRESLES qui avait un frère Curé,
et puis deux garçons dont l'un Florent qu'on appelait le grand et qui disait
qu'il serait Curé et le dernier, mon Oncle Théophane disait qu'il serait Abbé,
d'où son surnom (LES DUFOURMANTELLE étaient de MILLENCOURT). Mon oncle Théophane
s'était marié sur le tard et avait repris la ferme des parents, il avait épousé
ma tante Flore qui était de SENLIS.
Les VUATELLIN, branche de Maman étaient de Moreuil. Il parait que
Grand-Père VUATELLIN avait un tissage à Moreuil. Il avait épousé Florine
BOUTHORS de MILLENCOURT, il était né trois enfants, mon Oncle Auguste, curé,
sa soeur Augustine et Euphémie qui fut notre Grand-Mère qui elle avait épousé
un TABARY
La famille TABARY
Les TABARY étaient d'origine Syrienne, habitaient VAULX VRAUCOURT, ils
avaient dû arriver en FRANCE au temps des MEDICIS en 1630. Il y a déjà des
TABARY à VAULX, tous cultivateurs. Notre arrière-Grand-père s'appelait
Charles TABARY et avait épousé Marguerite Marie TOURMONT de BEAUMETZ les
CAMBRAI, ils avaient eu huit garçons et une fille, le douzième François était
notre Grand-Père et avait épousé Euphémie VUATELLIN. De cette union naquit
sept enfants, dont Maman Augustine TABARY qui avait épousé Jules DELANNOY,
fils de Adélaide DUFOURMANTELLE et de Théodore DELANNOY
On entendait toujours Maman parler de ses parents de VAULX, mon oncle
Alexandre, mon oncle Arsène, etc...tous étaient terriens, sauf un qui était
docteur et un berger. Il faut croire qu'il s'occupait des troupeaux, la fille,
ma tante Catherine avait épousé un docteur et était morte sans enfant, maman
avait hérité mais peu de chose, partage entre tant de neveux et nièces.
Maman nous racontait que sa mère Euphémie avait été très courtisée
et n'arrivait pas à faire son choix, enfin elle avait épousé TABARY étant déjà
âgée de trente cinq ans, ce qui ne l'avait pas empêché d'avoir sept enfants,
le frère de ma Grand-Mère se fit prêtre et sa soeur Augustine alla rester
avec lui, dans ses cures, finissant sa vieille mère Florine et plus tard, élevant
les enfants de sa soeur, car le ménage TABARY qui exploitait la ferme du château
d'HENENCOURT se disloquât. Les affaires n'ayant pas prospérées, TABARY
retourna dans son pays avec son fils aîné Auguste et les autres retournèrent
à SENLIS dans la ferme familiale des VUATELIN et ma tante installa le deuxième
fils Léon qui travailla avec Maman alors Jeune Fille. Ma tante et mon oncle Curé
mirent les autres en pension et finirent de les élever, c'est donc à SENLIS
que papa alla prendre "femme" et puis Papa fit marier son oncle Théophane
à SENLIS avec une demoiselle MOLLIENS qui avait tenu avec une de ses soeurs
l’Hôtel Bellevue à AMIENS, nous l'appelions ma Tante Flore, elle avait de
belles manières, causait parfaitement et savait diriger sa ferme, elle faisait
des cochons monstres avec du pain qu'elle achetait à Marie LENINE.
Maman nous racontait que sa mère tous les samedis descendait l'escalier
avec plein de pièces de cent sous dans son tablier pour payer les ouvriers, et
le reste du temps elle allait se promener avec ses enfants.
le mariage de mes parents eut lieu à SENLIS et Papa le lendemain emmena
sa jeune épouse à WARLOY et Maman nous racontait qu'aux abords des premières
maisons du pays, les jeunes gens sans doute prévenus, avaient tendu une corde
au travers de la route pour arrêter la voiture et avaient offert une gerbe à
la jeune mariée. Papa leur avait donné une pièce d'argent pour qu'ils aillent
se régaler et le cheval avait pu passer.
La guerre de 70 venait de finir, la ferme avait été occupée par les
prussiens qui incendièrent les récoltes, emmenèrent les bêtes à cornes, les
troupeaux, ravageant tout, ne laissant que les chevaux, c'était la ruine. En 70
il n'y avait pas de dommages de guerre, d'autre part Grand-Mère n'était pas à
la hauteur de sa tâche et Grand-Père TABARY retourna dans son pays.
Entre la ferme DUFOURMANTELLE et la nôtre il y a une ferme qui existe
encore, qui appartenait à des cousins (Jules Flore). Elle était toujours fermée,
les vieux étaient morts et les jeunes partis en ville. Dans le jardin, il y
avait de beaux sapins, des arbres fruitiers, c'était une belle maison et à nos
yeux, un paradis où nous aurions bien voulu entrer. Quelquefois il arrivait des
petites filles, une dame et tout disparaissait. C'était des cousins, mais Papa
était fâché avec eux. De l'autre côté de notre maison, il y avait Cousine
Elise, je l'ai connue, elle avait deux enfants, Olympe mariée à un Contrôleur
de Régie et un fils Eugène BERDALLET qui n'a jamais fait grand chose de bien
que de manger son patrimoine. J'entendais quelquefois Grand-Mère le sermonner,
très respectueux, il disait "oui ma tante», il disparaissait et
apparaissait ainsi de temps en temps, selon l'état de ses finances ; il avait
des enfants un peu partout, enfin un beau jour divorcé de sa première femme,
il venait de se remarier, la pauvre ! La maison fut réouverte, un jardin
anglais dessiné, des vignes plantées. Il portait beau, faisait tinter sa
monnaie dans ses poches, à l'occasion c'était des clous ! Grand-Mère lui
faisait toujours des remontrances qu'il écoutait avec déférence enfin, un
beau jour la maison fut refermée et la femme repartit dans son pays avec un
enfant. Lui revint finir ses jours dans la maison de Jules Flore avec une autre
femme et beaucoup d'enfants. J'ai su plus tard que la dame qui venait parfois
avec des enfants était sa première femme et ses enfants.
Maintenant avec les récits de Grand-Mère à la veillée et les actes
notariés que j'ai pu lire étant plus grande, j'en ai retenu ceci : La dot de
Papa consistait en 400 Frs d'argent, un cheval, une voiture , 10 ares 56 + 24 a
10 + 10 a 56 + 18 a de terres labourables, la nue-propriété de la maison
paternelle sur 16 a 98 et un plan de 15 a 50 à charge de payer à Mademoiselle
Julie DELANNOY sa soeur ou à ses enfants une somme de Cinq cents francs dans
l'année qui suivra le décès de sa mère, acte fait au 31 Janvier 1885 ; ce
testament avait été fait du vivant de Grand-Père.
Maman avait eu en dot par mon Oncle et ma Tante une somme de quatre mille
francs en or (contrat du 22 Septembre 1886). Par testament encore, j'ai su que
le 14 Mars 1851 devant CREPIN Notaire (c'était le Notaire de la famille) que la
Veuve DUFOURMANTELLE née Antoinette HERBET avait partagé avec ses quatre
enfants Ferdinand TISSEUR, Nathalie Veuve FRANCIERE et ensuite Veuve DECAMPS à
BEAUVAIS, Florent-Auguste, cultivateur et Marie-Célestine, Veuve DARRAS.
Florent Auguste marié à Rosalie DELACROIX étaient nos arriére-grands-parents,
ils avaient eu six enfants : Théophane, Adélaide, Julie, Fanny, Florent et Eugènie
; Adélaide était mariée avec Théodore DELANNOY, Fanny avec FLORET, Julie
avec un VASSEUR de BRESLES, à la mort du père, Théophane, Eugènie et
Florent-Auguste eurent la maison en indivis
; Florent était mort en 1882, Eugènie fit donation de sa part indivis
à Théophane lors du mariage de celui-ci avec Flore MOLLIENS en 1885, se réservant
une chambre.
- 19 Novembre 1852 contrat de mariage entre Marie-Adélaide
DUFOURMANTELLE et Jean-Baptiste DELANNOY, son voisin, apport du mari : une
maison sise à WARLOY, meubles et objets mobiliers d'une valeur de 500 Francs et
de 87 ares 12 de terres labourables. Apport de la femme : le droit de culture
pendant six années à partir de la récolte de 1853 sur 3 pièces de terre
sises à WARLOY : 33 ares 66 + 33 ares 66 + 33 ares 66 = 100 ares 98, labours et
travaux faits par les donateurs, ces travaux étant estimés 600 Francs. Les
futurs époux déclarent être l'un et l'autre convenablement pourvus d'habits
et linge en égard à leur position.
Tout cela pour vous dire, mes enfants, que nous n'étions pas des
ouvriers, mais étions de famille aisée et possédant.
Je termine ici l'histoire de mon enfance, elle ne fut pas très gaie,
mais avait son charme par l'amour dont deux femmes nous entouraient et par
l'affection que nous avions tous l'un pour l'autre. Si l'une de vous en souvenir
de moi veut garder ces pages écrites par moi et les relire à ses enfants,
c'est une histoire vraie et qui n'a rien de commun avec la vie d'aujourd'hui et
pourtant ce n'est pas vieux encore.
C'était il y a soixante ans... Vous y trouverez, un autre genre de vie,
d'éducation, moins d'argent, moins de bien-être et malgré cela nous n'étions
pas malheureux.
Votre Grand-Mère
Juliette
DELANNOY-LORRIER
Lettre de l'Abbé
VUATELLIN à ses nièces, Juliette et Laurentine DELANNOY
Yvrench, le 9 MARS 19O3
Mes biens chères nièces,
Votre lettre, dont la main de Juliette m'a tracé les caractères m'a
fait bien plaisir. J'ai été content d'apprendre le jour de votre 1ère
Communion le 3 Mai. Il n'y a plus trop de temps pour se préparer à une si
grande action. Vous allez donc vous renouveler en piété, en obéissance, en
travail et surtout en prières plus pieuses, plus abondantes.
Et au jour de l'Invention de la Sainte Croix, vous serez dignes de
recevoir N.S.J.C..
Je suis allé à AMIENS comme c'était convenu, l'oculiste après avoir
de nouveau examiné mon oeil, s'est ravisé et m'a dit "cet oeil ne vous
rendra jamais grand service, je crois inutile de faire l'opération que j'avais
projetée, je vais me contenter de brûler le bouton qui vous fait
souffrir". Ce qu'il fait et me renvoya de suite. Je suis donc revenu le
jour-même à YVRENCH, laissant à AMIENS la douleur de l'oeil. Depuis lors, je
ne souffre plus et mon oeil n'est plus larmoyant. Cela est donc aussi bien que
possible avec une lunette exprès, je parviens même à lire.
Vos frères sont venus passer la journée du Mardi-Gras à YVRENCH, ils
sont bien portants et paraissent tous deux bien contents. Ils iront passer les
vacances de Pâques à WARLOY vous les trouverez bien changés, Auguste surtout
est bien débarbouillé et décrassé, il a souvent la croix de sa classe.
Dites bonjour avec mes compliments à votre père, à votre mère et à
votre Grand-Mère.
Je vous aime bien toutes et vous embrasse
VUATELLIN
Cornélie dit bonjour à tous
Lettre de l'Abbé VUATELLIN à ses nièces, Juliette et Laurentine
DELANNOY
YVRENCH, le 29 Avril 1903
Mes Chers enfants,
J'ai reçu votre invitation à votre 1ère communion, j'aurais bien voulu
vous répondre en acceptant, mais je ne puis, mon ministère et mes forces
affaiblies s'y opposent.
Cornélie, qui vous est bien reconnaissante et qui elle aussi aurait été
heureuse d'aller remplacer auprès de vous ma soeur, qu'en pareille circonstance
n'aurait pu être retenue par des cordes, ne peut s'absenter pour si longtemps
et par conséquent ne peut accepter.
Mes enfants, je ne vous ai rien envoyé à l'occasion de votre 1ère
Communion, déjà vos deux frères à soutenir me sont une lourde charge. Du
reste, je sais que rien ne vous manque, que toutes vos affaires de toilette sont
déjà prêtes.
Il est une chose cependant qui peut-être, n'est pas encore suffisamment
disposée, votre âme, c'est pourtant là le principal. Toutes les autres choses
ne sont rien. Offrez au divin Jésus qui vient à vous, une âme pure et sainte,
ornée de toutes les vertus qui fassent les délices de l'hôte Divin, il ne
vient pas pour vos belles robes blanches, mais pour votre âme qu'il a à coeur
d'enrichir de ses grâces les plus abondantes.
Allez donc à lui, avec confiance et abandon. Quand vous le posséderez
dans votre coeur, demandez-lui, priez-le pour vous, pour votre Tante qui prend
part j'en suis sûr à votre bonheur, priez-le pour vos pères et mères et un
peu pour moi qui en ces jours prie beaucoup pour vous.
Que le Bon Dieu soit avec vous le jour de votre 1ère Communion, qu'il
soit avec vous plus tard et toujours dans la vie, pour vous soutenir, vous bénir
et vous inspire dans tous vos projets et toutes vos entreprises. Je m'unis donc
à votre bonheur et au bonheur de toute la famille en ce beau jour.
Votre Oncle qui vous embrasse et vous bénit, mes regrets et mon souvenir
affectueux à toute la famille.
VUATELLIN
Lettre de Cornélie MAUPIN, Gouvernante de l'Abbé VUATELLIN à Léon
DELANNOY
YVRENCH
le 10 Septembre 1903
Bien cher Léon,
Vous avez sans doute déjà regardé si le facteur vous apportait quelque
chose. Enfin, me voici. J'ai été fort occupé ces jours-ci mais aujourd'hui je
commence ma journée par vous.
Monsieur le Curé a reçu votre lettre avec plaisir, non seulement il l'a
lue mais il me l'a fait lire tout haut pour mieux la comprendre. Il a été
content de voir que vous vous intéressiez à votre Maison et aux travaux de vos
parents, il a vu que vous étiez encore des heureux pour l'année, ce dont il
est content.
Maintenant mon Cher Léon, puisque la moisson est finie, vous pourrez
venir au presbytère aussitôt que vous voudrez.
Lorsque vous serez rentré, Monsieur le Curé, avisera le chemin que l'on
prendra pour vos études, vous n'avez qu'à écrire, le jour de votre arrivée
et où il faut aller vous chercher. Si vous venez au chemin de fer ou à CANDAS
je serai certainement là où vous me direz. Il faudra bien nous entendre pour
qu'il ne nous arrive pas de déceptions en route et que j'ai le bonheur de vous
trouver là où vous m'indiquerez.
Monsieur le Curé se porte bien, il est allé à AMIENS la semaine dernière
consulter de nouveau pour ses yeux, cela ne va pas comme on le demanderait. Je
ne vous fait pas plus de détails puisque nous allons nous revoir bientôt.
Monsieur le Curé se joint à moi pour vous embrasser ainsi que toute
la famille
Votre toute dévouée servante
Cornélie MAUPIN
Je dis bonjour à AUGUSTE, a-t-il bon appétit ? Mange-t-il des fricassées,
en conséquence je dis bonjour à Maman Laide.
Lettre d'Augustin VUATELLIN à son neveu Auguste TABARY
.
Extrait de la lettre du 15 Janvier 1892
Enfin que puis-je te dire, que puis-je penser, hélas rien, mais néanmoins
voins et peut-être le bon Dieu nous suggérera-t-il une salutaire pensée. Il
se passe de si drôles choses dans le monde, le bien est quelquefois près du
mal, il ne faut pas être soi-même l'instrument de son propre supplice.
Enfin viens, je serais plus tranquille si je t'avais vu
Ta tante affectueuse et dévouée
Augustine VUATELLIN
Extrait de la lettre du 15 Mars 1892
Oh, encore si cela avait eu lieu 3 ans avant, mais malheureusement ceci
arrive où je n'y puis plus rien, je ne peux qu'en gémir avec toi. Cela j'en
conviens, ne t'avance pas beaucoup, va je comprend les larmes qui te venaient
aux yeux, ne sois pas assez lâche pour me les cacher. Des larmes, ce n'est pas
de la faiblesse, c'est du coeur.
Ne juge pas tous les hommes au même taux que les ministres du Casino et
ceux de la République, il y a encore de braves gens sur terre même à Paris.
Je te dirai que je viens de faire une bonne tournée de gaufres à
Valentine, qui ne manque jamais de m'en demander quand son Oncle s'en va. Enfin,
je m'y suis décidée, comme elles sont bonnes, mes gaufres ! Ne pouvant mieux
faire, je t'envoie ci-inclus, ta part d'odeur et j'ai encore peur que ce la ne
n'évapore et qu'il ne t'en reste que le jus à la bouche avec le désir d'en
manger, mais si tu en as bien le désir, dis le moi, je t'en ferai une tournée
au mois d'Avril, alors que les tarifs seront réduits, tu n'as qu'à parler pour
être servi à souhait.
Extrait de la lettre du 20 Février 1892
Léon avait prêté un brabant à DELANNOY pour une quinzaine de jours
mais le lendemain, un domestique est allé le rechercher. Augustine pense que
c'est Mme TABARY qui l'aurait envoyé chercher pendant l'absence de son mari, en
tout cas, ils en paraissent fort peu satisfaits.
Léon est bien décidé de venir à YVRENCH. Auguste commence à bien
parler, il sait tout, il est très aimable, mais coléreux comme son père ou
son Oncle Auguste. La petite Juliette trotte, pousse ses dents, elle est belle,
grosse avec une belle tête ronde pleine de cheveux.
Je suis pour ma part très heureuse que tu aies si bien rempli ma
commission auprès de N.D. des Victoires, tu me dis que tu t'y est recueilli un
bon moment, que tu en es sorti réconforté et mieux disposé et tu as compris
toute la distance qu'il y a entre le vice et la vertu. Tu as conclu que pour être
vertueux, il faudrait être riche ou vraiment malheureux, tu n'est pas riche,
mais tu es malheureux, donc tu as besoin de devenir vertueux...
Permets moi de parler d'espérance, le bon Dieu qui créa les jours ne
les a pas tous faits pareils ; il y en a de bien obscurs remplis de froid, de
neige, de glaçons, de tempêtes, c'est l'image de la vie. Mais il y a aussi de
bien beaux jours, car l'été succède à l'hiver et nous ramène les beaux
jours pleins de lumière, de chaleur, de verdure, à peine si on voit à
l'horizon quelques nuages blancs et légers qui sont en quelque sorte une
augmentation de jouissance. Pour moi, j'ai toujours eu bien des vicissitudes en
ma vie, mais j'ai toujours eu confiance en la Providence. Bien des fois, j'ai
ressenti en moi-même son action sensible. Confiance donc, si les roses sont
belles, elles croissent sur des buissons épineux, mais lorsqu'on en possède,
est-ce qu'on songe encore aux épines.
Enfin voilà que j'ai laissé divaguer mon coeur et ma plume pour te
distraire, mais dans ta vie, n'as-tu pas eu de distractions moins convenables
que celles que je t'offre avec toute ma sincère amitié. C'est pourquoi tu me
pardonneras tout ce qui peut te paraître un peu exagéré dans cette missive
que je t'envoie avec les meilleurs baisers de celle qui se dit ta Tante
affectueuse
A. VUATELLIN
Extrait de la lettre du 22 Avril 1892
Je le vois tu te disposes à courir un peu le monde, je t'aimerais plus sérieux
ne travaillant que pour l'économie afin d'arriver plus tôt au repos.
Permets-moi de te rappeler que pierre qui roule n'amasse pas mousse. En faisant
ce que tu dis, tu t'exposes après bien des aventures à revenir plus pauvre que
jamais, quoiqu'il en soit, j'aime mieux te voir courir les aventures que te voir
courir les femmes.
J'ai mis tout au propre, dans les appartements car à Pâques on bénissait
une chaire et des Fonds Baptismaux neufs, vraiment admirables, tu verras quand
tu viendras. En on réunissait à la table du Curé les gros richards du pays.
Je crois qu'on eut pu compter dans les quatre ou cinq propriétaires présents
quelque chose comme huit à dix millions et dire que je n'ai retrouvé à leur
place que des assiettes vides tout comme s'il se fut agi de simples misères
comme toi et comme nous.
Il faut toujours croire à la tendre amitié de celle qui s'est toujours
dévouée pour ses neveux et nièces autant qu'il lui fut possible de le faire,
tant pour les vivants que pour celles qui ont cessé d'être et qui ne sont pas
oubliées.
Je vous porte tous dans mon coeur, puissiez-vous être bons pour me récompenser
un peu de mes peines.
Lettre du 4 Juin 1892
Madame TABARY LECLERCQ nous a fait parvenir une lettre d'un Notaire
d'ALBERT qui m'annonçait qu'on voulait bien me vendre une pièce de terre dont
j'était amateur pour un temps, on leur a envoyé des instructions, ils en
feront à leur mode. Nous n'en entendrons peut être plus parler, car c'est rare
et même nous ignorions que Léon fut rentré de ses 28 jours, mais maintenant
je m'en moque un peu. Ils sont brouillés avec DELANNOY, Madame TABARY a de la
hauteur, ne se soucie que de sa famille à elle et puis on se moquait d'eux ils
avaient beaucoup d'enfants, Augustine a pris la mouche, a écrit une lettre à
sa belle-soeur, pas très flatteuse, la traitant de hardie plusieurs fois et lui
reprochant quelques indélicatesses à leur égard, bref peu de choses en
somme...
Dimanche dernier, ta tante et Jules MUGUET dit FEMEU se dirigeaient sur
ABBEVILLE, ils en revinrent avec une ponnette jolie, jolie... C'est une petite
pouliche douce, mignonne, alezane, belle petite bête mais marquée, une patte
de derrière blanche, gros oeil, oreille fine, du genou du jarret, belle échine,
elle est courte, elle est maigre, elle n'a guère mangé d'avoine que ce que
nous lui avons donné, son cou est long mais pas raide, çà viendra, elle mange
bien, elle est gaie, vive, elle va gourmer ce qui est dit-on inévitable, tiens,
mon ami, elle a des pattes, des pattes ce n'est que nerf, une vraie biche quoi
et du sang, du sang ! c'est le bidet des désirs de ton Oncle. Aussi il est
charmé malgré que ça lui a coûté 25 pistoles.
Augustine venait donc samedi avec sa famille sans la dernière petite
qu'on nomme Laurentine, qui ressemble à son frère Auguste, elle est en
nourrice, aussi le petit Auguste a fait la réflexion que tite soeur Juliette c'était
à Léon, tite soeur Laurentine c'est à ma. Ah ! c'en est un celui-là, mignon
gentil,
malin, volontaire, pleureur, méchant, exigeant, fatigant, brutal, il a bientôt
fini des choses, c'est les frapper pour les briser, les piétiner, il est
aimable, intelligent a des petits raisonnements admirables, mais il vous fatigue
au point qu'on en est bientôt las, il serait capable de me faire mourir en rien
de temps. La petite Juliette, la petite Muguette je devrais dire, est très
gentille, alerte, elle monte seule en haut, elle s'amuse sans faire de bruit,
elle se dispute avec ses frères avec des petits mouvements de coude et de
genoux, sait se défendre, elle fait des ah ! ah ! admiratifs, il faut voir,
elle est charmante, maligne, elle vous agace, vous attrape et rit de si bon
coeur.
Léon est assez raisonnable, en arrivant, il envahit le presbytère avec
cet air de dire : c'est à moi tout ça. En effet le lendemain, il arrivait un
poulain, c'est à lui, et un joli costume d'enfant de choeur qu'on va lui faire,
déjà on lui en a essayé un et cette réflexion "qui est-ce qui dirait
que je suis si gentil que à en enfant de choeur"...
On démolit la bienheureuse caisse et voici parmi les Ah ! les Oh !,
fusil, sabre, voiture etc... si tu avais vu la petite avec sa poupée, elle
s'est jetée dessus, l'a embrassé à pleine bouche, l'a pressé sur son coeur,
oh ! comme elle l'aime, elle ne l’abîme pas, la tient parfois par les jambes
mais çà n'est rien, et cet Auguste avec son gentil char à banc était d'une
joie délirante, seulement pour ménager son existence, je l'ai gardé car son
plaisir eut état parfait s'il avait pu tout démolir à son souhait, du reste,
traîner notre chien par la chaîne, pleurer quand il s'échappait, c'était sa
plus grande occupation, le fusil était pour frapper avec la crosse, le fusil
est rangé. Léon a le petit, il s'habille en soldat et parait très heureux et
très fier de son accoutrement. Ma tante, armez-moi mon fusil, ma tante,
armez-moi mon fusil, a continué en sorte que je suis obligée à mon âge
d'apprendre les armes. Tantôt je lui disais que je l'aime bien et que je le
remercie bien, je le tuerai quand il viendra, avec mon fusil. Il a vu partir ses
parents sans fléchir, je ne m'attendais pas à cela. Depuis qu'ils sont partis,
il ne s'ennuie guère, on n'aura aucune peine à le garder. Pour mon frère, il
est toujours de même. Saint-Riquier était en émoi mercredi à cause de lui.
On avait rapporté qu'il était tombé du clocher et s'était tué. A la gare,
à la poste, dans les auberges, toutes les personnes qui le connaissaient étaient
en émoi si bien que Monsieur JOURNE et son gendre n'y tenant plus se sont mis
en route afin de pouvoir constater l'affreuse catastrophe, lorsqu'ils ont
rencontré mon frère sur la route, il avait dîné à VAUX. Monsieur JOURNE
s'est jeté à son cou en pleurant et l'a ramené à SAINT RIQUIER pour fêter
chez lui le bonheur de la Résurrection d'un homme qui n'était mort que par la
ruse d'un mauvais plaisant et tout le monde sortait des maisons pour le voir,
pour constater qu'il était bien vivant en chair et en os. C'était assez drôle
tout de même, mais le plus étonné, c'était lui.
Ces pages ont été dactylographiées par moi,
Juliette DELANNOY veuve LORIER alors âgée de 75 Ans
AMIENS, JUILLET 1966
