MES MEMOIRES

   

Juliette LORIER

4 Mai 1964

   

C'était il y a Soixante Ans.


            Un jour, une de mes cousines, Augustine NASRY, aujourd'hui disparue, m'écrivait "Cinq petites filles". Si tu avais le don d'écrire épistolaire, tu pourrais écrire l'histoire de "Cinq petites filles". Je ne me crois pas le don d'écrire, quoique j'en ai toujours eu l'idée, mais j'ai décidé d'écrire mes souvenirs d'enfance, espérant que peut être ces souvenirs intéresseront l'une de vous, et en souvenir de moi, les garderas et les reliras de temps en temps, et puis le temps, les années ont passé et je n'ai pas mis mon projet à exécution, mais aujourd'hui, je me mets à l'oeuvre, voulant vous laisser l'histoire du bon vieux temps, car l'enfance que j'ai eue, vécue jadis, ne reviendra plus pour aucune de vous, le monde a fait trop de progrès, mais j'ai été une petite fille comme vous, mon enfance ne fut pas la votre, elle fut toute différente, car c'était il y a soixante ans. «Vous y trouverez un autre genre de vie, d'éducation, moins d'argent, moins de bien-être, et malgré cela, nous n'étions pas malheureux.

              Je vais essayer de vous décrire la maison où je suis née, vous la connaissez, mais agrandie, à l'époque la Maison car nous disions "la maison" se composait en premier de la pièce d'entrée qui servait de cuisine, salle à manger, salle de séjour à droite, un chambre, qui était celle de Maman où nous sommes tous nés, et à gauche, une grande chambre, celle de Grand-Mère, et au bout de celle-ci, une chambre qui servait aux enfants.

              La cour était limitée par des étables qui allaient du Grenier à la pompe à l'époque, c'était un puits où nous n'avions pas le droit d'aller d'ailleurs comme le seau tombait souvent au fond du puits et qu'il fallait aller le chercher , Papa le fit fermer et mettre une pompe à côté le poulailler qui existe encore. A mesure que j'ai grandie j'avais la corvée d'aller pomper un seau d'eau, je n'étais pas forte et le seau était bien lourd, aussi je m'éclaboussais et j'en répandais la moitié, mais jamais je n'ai dit "Non". Il y avait sur la même rangée, une étable à cochon, une étable à veau, une autre petite étable, et enfin la chambre "Nanie". Oh la chambre Nanie, c'était une pièce confortable avec une porte qui avait dans le haut une ouverture en ovale, puis une toute petite fenêtre sur l'autre façade, à l'intérieur une grande chaudière où l'on faisait bouillir la lessive et "Nanie" se trouvait à son baquet tous les Jeudis.

              Nanie avait été la nourrice de Papa et on l'avait toujours regardée comme étant de la famille, son père s'appelait "Ninan Nanette", sans doute Ferdinand, il paraît qu'il était terrible, aussi Grand-mère disait en parlant de Papa, qui avait hélas beaucoup de défauts ! c'est du "Ninan Nanette", parce qu'il avait sucé du lait de Nanie.

              Nanie arrivait à huit heures le matin, prenait son café et se mettait à la lessive, elle en avait pour jusqu'au soir, la chaudière était pire qu'une chaudière de sorcière, le linge bouillait et Nanie le remuait avec un gros bâton, la vapeur était telle qu'on ne s'y voyait plus et le soir, dans ce brouillard, j'aimais aller m'asseoir et je disais "Nanie", racontez moi une histoire, alors, c'était "La belle au bois dormant", "Riquet à la houppe". On lui donnait pour sa journée 20 sous et nourrie, mais à midi, elle partait et souvent, elle m'emmenait par le fossé chez Florent, là, elle buvait un café avec une goutte pour 2 sous, achetait sa prise, et revenait à son baquet.

              Quand elle avait fini sa journée, elle venait s'asseoir un peu à la maison, on lui payait sa journée, et nous lui demandions une prise, elle nous passait sa tabatière, et avec nos petits doigts, nous fourrions la prise dans notre nez, au grand désespoir de Maman, et on éternuait.

              Après cette pièce qui était la buanderie, c'était un mur qui rejoignait le grenier, là poussait une vigne, le raisin n'était jamais bien beau, mais quand il y en avait, Grand-mère faisait des confitures qui étaient vite avalées.

            De l'autre côté de la maison, il y avait attenant à la chambre de Grand-mère, un mur où était une grande volière, j'y ai connu des tourterelles qui étaient perchées sur une branche d'arbre et roucoulaient sans cesse, puis une étable à poulain, ensuite l'écurie, l'étable à vaches et enfin les granges de chaque coté de la grand'porte qui donnait en face d'une rue montante, au milieu de la cour, était le fumier, mais devant la maison était le trottoir et un bout de cour où nous pouvions jouer sans nous salir.

              Enfin la maison, comme je vous l'ai dit, une grande pièce où l'on se tenait toute la journée, il y avait un joli buffet à quatre portes qui occupait tout le fond, il existe toujours, c'était l'orgueil de Grand-mère il brillait comme un soleil, une fenêtre, et sous la fenêtre il y avait une table genre "huche à double tiroir à glissière où l'on mettait le pain, le lard froid, le beurre, elle était en bois blanc, chêne, et on lavait tous les samedis, dessus on mettait en permanence la cafetière de l'autre côté, un placard à vaisselle, la grande cheminée avec son "amoilette" petite armoire encastrée dans le mur et qui existe encore, au milieu un poêle flamand noir que l'on noircissait avec de la mine de plomb tous les samedis. L'avancée du poêle et le fond de la cheminée permettait à tout le monde d'y faire cercle à la veillée. Ensuite la porte de la chambre de Grand-mère. Sur la cour, une fenêtre à petits carreaux, en verre vert, mais à mesure que nous les cassions on les remplaçait par des verres blancs, ce n'était plus aussi beau car les carreaux verts me laissaient rêveuse, pourquoi des carreaux verts ? Je n'ai jamais connu de rideaux, il n'y en avait que dans la chambre de Maman. Une belle boite d'horloge pareille au buffet, et enfin une grande table que j'ai vu agrandir au fur et à mesure que la famille augmentait. Dans les chambres, un lit ou deux, une table, des chaises tout était simple à part dans la chambre de Maman il y avait une belle table ronde avec un châle tapis, une belle glace et de belles chaises, deux lits, un pour les parents et l'autre pour les deux derniers et bien souvent un berceau, puisqu'il arrivait un enfant tout les quinze mois !...

              Les plafonds étaient à solives et une poutre maîtresse au milieu tout noir par le feu de l'âtre, que l'on avait fait dans la cheminée pendant plus d'un siècle, à tel point, que lorsque nous étions tous en pleine jeunesse, de trente à vingt ans, le jour du 14 Juillet, c'était l'habitude que l'on recevait mon Oncle Auguste qui habitait PERONNE à l'époque, et ses enfants, il y avait donc un grand repas, une vingtaine de personnes, on prenait deux femmes de service - Adéline et Madame DAVIDSON, plus tard, ce fut Madame GOURGUEUCHON. On débouchait des cruchons de cidre. Du premier jus où l'on avait du sucre ou du sucre candi, et cela sautait comme du Champagne, atteignait le plafond et les gouttes de cidre retombaient sur nos dos comme du café noir ! C'était un fou rire. Aujourd'hui les plafonds sont peints. Les pavés étaient tous en briques, maintenant c'est du carrelage.

           Le grenier

  - A mesure que je grandissais, j'explorais la maison, enfin on me laissait monter au grenier, c'était quelque chose que le grenier ! surtout à la campagne ou des choses très anciennes sont entassées. D'abord en arrivant il y avait toutes les vieilles chaussures, car on les gardait pour donner du cuir au cordonnier en cas de raccommodage. Il y en avait des petites, des grandes et enfin les bonnes chaussures devenues trop petites servaient un jour aux plus petites. Il y avait aussi ces fameux patins, il y en avait des tous petits et des grands ; ces patins consistaient en une rondelle de fer, surmontée de tiges qui elles-mêmes soutenaient une semelle de bois et il y avait des courroies pour tenir le pied. Quant arrivait la neige, le bienheureuse neige, Maman descendait les patins, les cirait, graissait les courroies et le dimanche pour aller à la messe, on mettait les patins, cela nous amusait fort ; bien assujettis au -dessus de la chaussure, on se mettait en route, la première fois qu'on les utilisait, on n'était pas très fières, car ils étaient vite bourrés de neige, et alors, il fallait secouer ses pieds à une borne ou une pierre avant de rentrer à l'église.

              Ensuite, dans le grenier, il y avait un fil de fer où il y avait accroché plusieurs mannequins qui, pour la première fois m'effrayèrent ; c'était des robes de soie noire, très belles qui avaient appartenu à des tantes, une autre à la soeur de Papa, une autre à la soeur de Grand-Mère qui était morte jeune, la redingote de Grand-Père ; plus tard, les mannequins augmentèrent, car à la première communion de mon premier frère en 1898 j'avais 7 ans, Papa eut une redingote avec chapeau haut-de-forme, et Maman une belle robe de satin noir, la cérémonie terminée, on les mit dans des housses de toile grise à côté des premières ou elles attendirent une autre cérémonie. Mon exploration me fit découvrir des caisses où s'entassaient de vieilles robes, cotonnades, lainages, tissus anciens, entr'autres, je me rappelle d'une petite robe grise, très ajustée, avec derrière, mais très bien faite, qui avait porté cette robe ? et alors quand Fonsine, c'était notre couturière, venait le jeudi coudre à la maison c'est dans cette caisse que l'on puisait pour faire un jupon à l'une, un jupon à l'autre.

              Je découvris aussi une autre caisse où il y avait une espèce de stéréoscope comme vous en voyez maintenant, mais c'était grand avec des verres rouges ou verts, on y glissait des grands cartons, et je n'y voyais que des japonaises avec des ombrelles ; une autre caisse, oh ! c'était des livres de comptabilité, des énormes livres longs et larges, couverts d'une belle écriture très très bien tenus, très bien chiffrés, où je lisais - un café, 0 Frs 10, une bistouille 0 Frs 20 et il y en avait des pages et des pages, je m'étonnais que l'on put tenir des comptes de choses si peu importantes, mais c'est que Grand-Mère tenait un café, oh ! bien tenu, ou l'on jouait aux cartes, et chaque client avait son compte puisque tout le monde allait à crédit, et Grand-Père très instruit, n'a dû faire que cela toute sa vie.

              Mes souvenirs d'enfance remontent à l'école maternelle, qui se trouvait alors en face de la place, je me revois sur un banc le long du mur, une Jeune Fille qui n'était pas en bonne santé ; nous surveillait le matin, on lui apportait un grand bol de café au lait et comme elle n'avait pas d'appétit, elle nous distribuait son pain trempé. Lorsque l'une de nous n'était pas sage on la mettait à la cave qui se trouvait dans la cour, c'était ma terreur, mais je n'y suis jamais allée. Nous allions chez les soeurs de la Sainte Famille, d'abord, parce que nous avions un oncle Prêtre, ensuite parce que Grand-Mère, tante et Maman étaient allées au Pensionnat d'AMIENS, et enfin, nous n'étions pas pour l'école laïque quoique Papa était en bon terme avec l'Instituteur et sa femme, qui tous les ans venaient demander qu'on leur donne au moins deux filles sur cinq, mais ils n'eurent jamais gain de cause. A cinq ans, j'allais dans la classe de Soeur Catherine, elle était terrible, nous parlait toujours de l'enfer à la leçon de catéchisme et comme elle s'occupait du jardin, nous récompensait avec un radis gris ou rose.

              J'étais une bonne élève, mais un jour que je ne savais pas sur le sacrifice d'Abraham, oh ! ce sacrifice ! je le sais encore par coeur "Abraham avait un fils qu'il aimait tendrement" Soeur Catherine décréta que je serais au pain sec, toutes les élèves parties, j'étudiais ma leçon en vitesse, la récitait et m'élançait, horreur ! comme je franchissais la grand-porte, Grand-Mère arrivait avec sa soupière, je la vois encore, force me fut de rester à l'école et d'y manger ma soupe : je vous jure que je ne suis plus jamais en retenue. Enfin, à sept ans, car j'étais très avancée, je gravis les marches de la Grande Classe et entrais dans le cours de Soeur Hélène, c'était une soeur dévouée, intelligente qui a fait de bonnes élèves, elle savait que je pouvais apprendre, qu'à la maison, on ne nous écoutait pas et elle ne se faisait pas faute de me corriger, peut-être plus qu'il ne fallût ; un jour, j'avais 11 ans, c'était avant l'époque du certificat, car j'ai eu mon certificat d'études à 11 ans, j'avais fait quelques fautes dans ma dictée, Soeur Hélène, en colère me la fit recopier en évitant les fautes, pour la braver, je fis encore plus de fautes, ah ! mes aïeux ; Soeur Hélène et Soeur Catherine m'emmenèrent  à la cuisine et relevant mes jupes me fouettèrent sur le derrière, mes cris traversaient la cour et ameutèrent toute la classe , toutes les élèves étaient debout sur les bancs, je revins en larmes à la maison. Cette fois, on ne me donna pas raison mais je n'allais pas en classe cet après-midi.

              Aussitôt que l'on savait lire, Maman nous envoyait au Petit Catéchisme à 10 Heures du matin et après 8 ans, on suivait le Grand Catéchisme, alors il fallait assister à la messe de 8 heures.

              Nous avions un bon curé qui s'appelait l'Abbé DOUBLET, il s'occupait beaucoup de l'Ecole Libre on peut dire que c'est lui et toutes les dames qu'il sollicitait qui la faisait vivre, car à part nous et deux ou trois autres familles qui pouvaient payer, les autres étaient secourues. Ce bon curé était, comme un oncle, un terrien, il avait sa voiture, un petit cheval, quelques champs que mon Oncle l'Abbé lui cultivait, il fallait bien nourrir le cheval, il s'occupait de jardinage, avait des ruches, faisait toutes les réparations de menuiserie à l'école libre, il avait monté le plancher du théâtre en plein air, et en avait fait un autre pour relier les deux classes. Quand on jouait la comédie l'hiver, car les anciennes, telles que Jeanne BOULANT, Jeanne ODASSE, Marthe PARENT etc..., apportaient leur concours à ces fêtes de charité, enfin c'était un bon Prêtre, et Papa quelque fois, allait passer une soirée chez lui.

              J'était toujours la première du catéchisme et chaque fois il commençait par dire : "Alors Pacifique" il faut croire qu'il avait compris que j'aimais la paix avant tout, chose que je n'avais pas autour de moi J'ai dit qu'il s'occupait beaucoup de l'Ecole Libre, en effet, il avait une lanterne magique, on ne parlait pas encore de cinéma ; et l'hiver il donnait des séances à l'école. Il y avait une grande toile blanche et les images s'animaient sur la toile, il y voyait des gens du pays bouger et marcher, tels que Sibelle qui vendait ses harengs, Kio Mimile qui fabriquait un sifflet, puis Ali-Baba et les 40 voleurs, etc...

              Naturellement, nous y allions, Maman nous conduisait jusqu'à la porte et j'avais toujours la consigne "Fais attention à tes soeurs". J'y faisais tellement attention que j'ai failli gâcher une soirée ; on nous avait annoncé, qu'une soeur géante allait venir à la séance, tout le monde riait, courait, à l'entracte, la lumière était revenue et comme d'habitude je comptais tout le monde, Mon Dieu ! il en manquait une, Marie n'était pas là, aussitôt, je m'adressait à une soeur, "Marie n'est pas là" ! Il faisait noir dans la cour, je m'adressais à une autre qui me répondit " je n'ai pas le temps". En pleurs, je rentrais dans la salle en même temps que la Soeur Géante, qui faisait des salutations, des sourires, un grand cri "c'est Marie" ; j'avais gâché la fête, mais j'étais soulagée, on l'avait habillé en Soeur, cornette, voile, manteau et on l'avait installé sur les épaules de la petite soeur, les enfants s'amusèrent quand même en voyant Marie transformée en religieuse ; je fus grondée, mais ce n'était rien à côté de la peur que j'avais eue, vraiment, on me donnait trop de responsabilités.

              Au fur et à mesure que je grandissais, mes responsabilités augmentaient, on m'envoyait en courses avec un grand panier noir à couvercle et des anses, et comme on allait à crédit partout j'avais la consigne de faire attention à ce que l'on marquait sur le petit carnet que j'emportais ; pour chaque fournisseur, il y avait un carnet, c'était chez les dames FRANCOIS, là, c'était surtout le fromage, le chocolat et les pains de sucre car il y avait des pains de sucre de cinq kilos enveloppés dans du papier bleu, et ce sucre, il fallait le casser en morceaux, c'était surtout pour faire des confitures. Chez GODARD, du café que l'on grillait dans la cour et que je regardais griller. Chez RAVAILLAC (un surnom) où chaque fois l'épicière admirait mes cheveux et disait à la ronde que nous étions millionnaires etc..., ce qui n'était pas vrai, mais nous avons toujours passé pour très riches.

            Je me rappelle les soirs d'été, quand Maman avait fini de traire, car j'allais souvent avec elle dans l'étable, on avait à cette époque deux vaches, nous faisions le tour de la cour, en disant le chapelet ; et puis parce qu'enfin, je n'étais qu'une enfant, je regardais le toit de la maison où je voyais toujours les mêmes oiseaux perchés ; pourquoi restaient-ils là ? bien alignés, par endroit, il en manquait un ou deux, c'était pour moi, un problème de les voir toujours là maintenant, il n'y en a plus que quelques uns, c'était des boules de plomb ! dans le jardin, il y avait aussi un berceau fait de noisetiers, avec un banc à l'intérieur et quand arrivait l'automne, il y avait plein de graminées qui pendaient, cela me semblait beau mais autrement, le jardin n'était pas entretenu, à part la terrasse où nous jouions, les poiriers qui mugissaient par tempête et le perron qui me charmait, le reste était un peu à l'abandon, les allées étaient bordées de buis, mais il n'y avait guère de légumes, Papa n'aimait pas jardiner, il n'allait pas s'abaisser à cela et, Maman n'avait pas le temps, on y plantait un peu de pommes de terre et c'était tout, à part les groseilles et les framboises qui ne demandaient pas de soins et que nous mangions avant qu'elles ne soient mûres. Papa aimait mieux s'occuper des arbres, et la belle pâture plantée qui existe c'est lui qui l'a faite, ainsi que le petit bois plus haut et où nous avions le droit d'aller jouer l'été. Il avait fait aussi une remise au coin de la pâture, pour ranger le brabant, le rouleau, le semoir, car il avait commencé à faire un peu de culture en plus de son commerce, lorsque la remise fut terminée en haut du mur, sur le chemin, il y avait incrusté, une grosse poupée.

              L'hiver, avec le verglas, la neige, la pluie, Grand-Mère voulant m'éviter de sortir, faisait rapporter d'AMIENS, par Papa, de l'épicerie pour six mois. Il y avait des pains de fromages énormes, comme des roues de brouettes, des litres d'huile, du savon et du sucre par paquets de cinq kilos, c'est dans ces paquets que je puisais et c'est ainsi que je m'accusais à confesse que j'avais volé du sucre à Maman. Il fallait bien mettre quelque chose, car on faisait une liste de péchés, et plus elle était longue, plus on était content.

Ces provisions étaient dans la chambre de Grand-Mère, sur une planche, en haut, qu'on appelait "tambuc" à cette place maintenant, il y a un placard.

              Pour en revenir aux légumes, quand venait la saison, un marchand de primeurs, il était de FRANVILLERS et s'appelait KIO MARC, passait le Dimanche, comme il passait après l'heure de la messe, nous étions tous autour de sa voiture, quand Grand-Mère entendait sa corne, elle achetait des radis roses et rouges, Papa en était friand, des laitues, des petits pois, enfin quelques légumes nouveaux, et s'il y avait une fête, elle achetait des asperges. Bien souvent, elle achetait des fraises à Madame MERLE, et nous arrangeait cela avec une écrémure. Comme elle s'occupait de la cuisine, elle s'arrangeait toujours pour trouver des poires que nous allions chercher, soit chez ma tante Fanny qui avait des bonnes poires de Livre, soit chez Fonsine, avec cela elle nous faisait de la confiture. Quand c'était la saison, avec des poires fusées, elle faisait une potée que nous portions chez le boulanger, et puis Grand-Mère passait les poires sur un grand tamis et délayé dans du lait, cela nous faisait un souper, c'est qu'il fallait trouver à manger pour tout ce petit monde. Il est vrai que l'on ne faisait pas de cuisine comme aujourd'hui, c'était la soupe au lard tous les jours, la soupe au boeuf, le Dimanche, et le vendredi une soupe à l'oseille, comme je n'en ai plus mangé de pareille. Si c'était l'été, des légumes nouveaux arrosés d'une crème chauffée dans une poêle avec un oignon émincé, que c'était bon ! Au retour de l'école, bien souvent, je goûtais avec un oeuf cassé dans un croûton de pain et le soir nous avions un bol de café au lait - je me rappelle surtout les jeudis matin, au retour du catéchisme, Grand-Mère nous faisait cuire des grillades, et Maman avec tout son petit monde autour d'elle, donnait une becquée à l'un, une becquée à l'autre. Le jeudi après-midi bien souvent, Grand-Mère nous faisait une galette au saindoux et une tasse de chocolat, nous étions toutes heureuses comme des oiseaux dans un nid Papa n'était pas là, Grand-Mère et Maman n'avaient que nous à penser.

              Papa qui faisait le commerce de graines fourragères, et un peu plus tard un peu de culture, était toujours habillé comme un prince, je ne lui ai jamais connu de pantalons raccommodés aux genoux comme tant d'hommes de l'époque. L'hiver, il avait un beau costume en velours côtelé et l'été un costume en toile grise, genre de chasse, avec des boutons décoratifs, mais vu sa calvitie, il portait toujours une casquette qu'il enlevait pour se mettre à table, mais qu'il remettait aussitôt dès qu'il arrivait quelqu'un. Il était puissant et mangeait bien, pesait 100 kilos, Maman avait l'air d'une petite fille à côté de lui. Papa avait acheté un poulain que nous appelions "Le Rouge" et qui maintenant allait à la voiture. J'avais peut-être quatre ou cinq ans, lorsque Papa créa son commerce de grains et il avait bien réussi. Au printemps, il allait dans les villages environnants où il s'était fait une clientèle, prenait les commandes, le lendemain faire les pesées, mettre les étiquettes sur chaque sac, charger la voiture, et il partait avec les factures faites par Maman livrer la marchandise, c'était ainsi tous les jours pendant le temps des semences.

              Quand arrivait la Noël, c'était bien autre chose. En ce temps là, tout s'achetait à crédit, c'est dire que si Papa vendait à crédit, nous nous faisions de même pour tous les achats à Noël. Papa faisait sa recette, alors le soir, quand j'ai commencé à savoir bien lire et compter, j'aidais Maman à relever les factures sur un papier à en-tête, elle faisait une facture pour chaque client du village où Papa allait le lendemain. Je collationnais tout ce qu'elle relevait sur le journalier. Le soir, Papa rentrait fort tard, nous étions à la veillée, puisque c'était l'hiver, quand nous entendions la cloche de la grand-porte, on voyait les lumières de la voiture, Maman allait aider à dételer "Le Rouge" et Grand-Mère vite, nous envoyait coucher ; moi souvent, je restais là, il fallait servir à manger à Monsieur s'il était de bonne humeur tout allait bien, mais si c'était le contraire !

              Il fallait maintenant compter la recette, Papa donnait le montant des factures payées et vidait sa sacoche sur la table, oh ! les belles pièces d'or, il y en avait ! des pièces d'argent, car à cette époque, on ne connaissait que l'or et l'argent et les sous en bronze.

              J'avais ordre aussi par Grand-Mère, si je le pouvais, de subtiliser une pièce d'or, je dirais plus loin pourquoi. Papa couchait avec sa sacoche sous son oreiller, et, je ne sais pourquoi, il était peureux, avec deux cannes à épées cachées derrière le lit. J'ai dit que tout le monde allait à crédit on ne prête qu'aux riches, c'est peut-être à mesure que Papa faisait sa recette, Grand-Mère de son côté payait les fournisseurs, ce n'était pas de minces factures, puisque nous étions nombreux, alors on commençait par les boulangers qui à l'époque livraient à domicile, de même que chez les épiciers, où on avait un petit carnet. Chez les boulangers, il y avait la "taille", vous ne savez pas ce que c'est qu'une "taille"; c'était une planchette de bois avec notre nom dessus, chaque client avait la sienne, le boulanger avait le double, et lorsque la voiture passait, on prenait sa "taille", le boulanger l'ajustait sur la sienne et faisait une "entaille" ; au bout de l'année, il n'y avait qu'à compter les "entailles». Il faisait tous les jours un pain de huit livres.

              Quand je fus assez grande, Grand-Mère m'emmenait avec elle, elle me disait, demain, nous irons régler Mme MORAL ; elle mettait un grand châle noir tricoté à la main, un tablier bien repassé, c'était son orgueil, elle avait toujours un foulard sur la tête à dessin gris lui enserrait bien les cheveux et nous partions. Pour moi, un soir d'hiver, sortir, c'était une vraie fête, et puis Mme MORAL nous offrait un petit verre de liqueur, un kilo de farine avec lequel Grand-Mère nous ferait des crêpes, autrement dit des "landimolles". Un autre soir, c'était chez un autre fournisseur, et c'est ainsi que les beaux louis d'or et les pièces d'argent filaient, mais pour payer, Papa ne disait jamais rien. Il avait toujours de l'argent plein ses poches, mais les femmes jamais !

              Enfin, on sentait le printemps revenir, on allait bientôt quitter les galoches et mettre des souliers, c'était un événement, on allait chez "Céline" chausser tout ce monde, et puis il fallait penser aux robes d'été, nous n'en n'avions qu'une que tous les deux ans, c'était la coutume de mettre sa robe neuve à Pâques ; aussi se dépêchait-on de faire venir Mme MARIN de TOUTENCOURT, de choisir les tissus, et de retenir Fonsine. Pourvu qu'il ne pleuve pas le jour de Pâques !

Mais il y avait le carême.

           La SEMAINE SAINTE

            Quand arrivait la semaine sainte, c'était déjà les vacances, alors Soeur Hélène nous envoyait porter dans chaque maison un billet d'adoration, indiquant l'heure où l'on devait adorer. Certaines personnes ne savaient pas lire, et nous demandait ce que c'était, évidemment, tout le monde n'allait pas adorer.

              A l'autel de la Sainte Vierge, on installait le Sépulcre avec les instruments de la Passion, c'était donc là que se faisaient les heures d'adoration, et l'Abbé Ferrière, c'était un prêtre en retraite, venait pendant que nous étions là et nous faisait chanter : "Je suis chrétien, voilà ma gloire, mon espérance et mon soutien" : c'était sûrement son cantique préféré.

              Mais avant la Semaine Sainte, il y avait le Dimanche des RAMEAUX, nous partions donc à la messe avec une bottée de buis, la levant bien haut pendant l'aspersion, et au retour de la messe, je voyais Maman aller mettre une branche de buis dans toutes les étables.

            L'après-midi, Papa et Maman allaient au Cimetière en mettre une branche sur les tombes, peut-être y avaient-ils des tombes récentes ? La soeur de Papa, une soeur à Grand-Mère, par la suite, je n'ai plus vu Papa y aller.

              La semaine Sainte avec toutes ses cérémonies était bien agréable. Il fallait aller à l'Office du Jeudi Saint, le vendredi au Chemin de Croix et après l'Office du Samedi Saint, lorsqu'on rentrait Papa nous disait qu'il avait vu passer les cloches qui étaient parties à ROME .Vêtues de roses rose, bleue, jaune, nous regardions au Ciel mais nous ne pouvions pas les voir puisqu'elles étaient parties. Les Offices n'étaient plus sonnés, il y avait donc des "écaléteux" c'étaient des gamins munis d'une crécelle qui passaient partout pour annoncer l'heure des offices du Samedi Saint.

              Nous ne manquions jamais les Offices ; Maman n'aurait pas toléré un manquement. Nous assistions à la bénédiction de l'Eau Bénite du Cierge Pascal, et on pensait qu'en rentrant, nous trouverions dans les buis du jardin des oeufs de Pâques, temps heureux de l'enfance crédule ; il y en avait des rouges, des verts et puis après, il fallait gober un oeuf pondu du Samedi Saint pour ne pas avoir la fièvre dans l'année, ensuite Maman nous faisait baiser les pieds du Crucifix.

              L'après-midi du Samedi Saint les "écaléteux" ayant fini leur corvée, passaient dans toutes les maisons avec de grands paniers pour ramasser les oeufs qu'on leur donnait ; Grands Dieux ! que devaient-ils faire de tant d'oeufs ! et pour remercier à chaque porte, ils chantaient "Alléluia, Alléluia, donnez des oeufs à ché puilleux, un jour viendra Dieu vous le rendra ! Alléluia ! le partage devait se faire au Presbytère.

Enfin, on était en vacances, on pouvait penser à la robe que l'on mettrait le lendemain, pourvu qu'il fasse beau ! On faisait explorer le Ciel par Papa qui s'y connaissait bien.

              Une coutume aussi et qui est bien passée, car on peut dire qu'il n'y a plus de pauvres, tant d'Etablissements, d'Hospices ont été créés pour les malheureux, Pourquoi le Vendredi ? Parce que Jésus est mort ce jour-là, c'est le jour des Pauvres. Dés huit heures du matin, on voyait toute une bande de vieux et de vieilles avec des bâtons et des béquilles descendre de BAIZIEUX et venir mendier leur pain, ceux de WARLOY aussi, ils avaient leurs maisons (ils n'allaient pas chez les ouvriers), c'était chez Monsieur le Curé, chez les Bourgeois, Mesdames BOULANT, ARRACHART; chez nous, on leur donnait un sou ou un chanteau de pain. Comment vivaient-ils ? Mon Dieu, à cette époque, il y avait la misère, il y avait le bureau de bienfaisance dont mon Oncle l'Abbé faisait partie, on leur donnait bien un sac de charbon, un bon de pain, mais le reste ! Ainsi à WARLOY, il y avait Mimile, un simple d'esprit qui faisait des sifflets avec des tiges de sureau, il était bien adroit pour cela, les gamins les payaient deux sous ; il vivait avec sa mère et sa soeur. Cette famille restait dans la ruelle au bout de notre rue, alors le pain qu'elle ramassait, elle allait le revendre à ma Tante Flore qui le pesait sur une grande balance à bras, et leur donnait quelques sous, le pain était pour engraisser ses cochons car elle faisait des porcs énormes. Toute cette misère avait émue quelques bonnes âmes, Mademoiselle MACRON, Mme DELANNOY Alfred lui avaient loué une vieille maison au coin de la rue du Moulin et avec quelques dons avaient installé quelques vieux. C'était un commencement de Maison-Hospice, aussi Madame LENGLET, personne très riche et sans enfant, laissa sa fortune pour fonder un Hopitâl-Hospice qui serait géré par les Soeurs de NEVERS. ­On l'inaugura l'année de mon mariage et les bonnes Soeurs telles que Soeur André et Soeur Marie restèrent jusqu'en 1944.

            Mon père était un grand fumeur, d'ailleurs, dans le quartier on l'appelait "kio fémeu", parce-qu'il avait dû fumer très jeune. Nous avions aussi un autre surnom, car à la campagne tout le monde en avait un, et il y en avait de fameux ; on nous appelait aussi "Les Muguets" et moi j'étais la petite "Muguette". Ce surnom venait du père de Papa; qui célibataire assez vieux, faisait toilette le Dimanche et partait en disant "je vais faire mon Muguet". Donc Papa ne fumait que du tabac de contrebande, or les contrebandiers étaient à nos yeux d'enfants, des gens qui se cachaient et qui ne travaillaient que la nuit. Il y avait ANAIS, elle était d'HARPONVILLE, et bien souvent elle arrivait le soir en portant sous ses jupes le tabac pour Papa, car les contrebandiers allaient chercher le tabac à la frontière Belge, traqués par les douaniers et les gendarmes. C'était tout un travail dangereux pour le passer. Aussitôt que le tabac était là , papa défaisait les paquets de Moravie et les vidait dans un grand pot de grès où le tabac restait au frais. Je ne l'ai jamais vu fumer de cigarettes; il avait toujours une pipe à la bouche, il fumait du Moravie dans une pipe appelée "Escouflaire" et lorsqu'elle était cassée il m'envoyait en chercher une autre chez Florent.

            Quelquefois ANAIS avait coeur d'être suivie alors, elle venait dire que le tabac, un ballot, serait caché dans la haie du jardin. Enfin, nous vivions une atmosphère de contrebandiers ces soirs là et cela nous amusait. A ce propos, j'ai une anecdote à raconter ; nous avions un chien nommé "Belot" et Papa ayant voulu s'en débarrasser l'avait vendu à un contrebandier contre du tabac, or, ce chien fut pris sans collier ; les gendarmes finirent par savoir que c'était le nôtre. Je les vois encore venir demander si c'était bien notre chien, Papa répondit qu'il l'avait vendu à un homme d'HARPONVILLE, c'était le pays des contrebandiers, Maman qui n'avait aucune malice ajouta "oui, on l'a vendu pour du tabac" ; je n'étais qu'une enfant  mais je compris qu'elle venait de dire une bêtise et je partis en pleurant dans la chambre à côté où mon frère jouait avec un petit canon ; je pensais qu'on allait mettre Papa en prison, heureusement le gendarme, bon enfant, fit celui qui n'avait pas entendu et fit son rapport en conséquence. Il est vrai que Papa avec sa rondeur en imposait et savait arranger les choses.

           LES ROGATIONS  

            Autre coutume au village qui naturellement n'existe plus. C'était de fêter les trois jours de Rogations précédant l'Ascension et comme avec Maman, il ne fallait jamais manquer aucun Office c'est dire que nous suivons les processions tôt le matin. Il y avait la Messe, puis on se mettait sur deux rangs ; tous les enfants y assistaient ainsi que les grandes personnes. La croix en tête et à la fin, les enfants de choeurs, Monsieur le Curé et les deux Chantres, DEBERLE Père et Fils revêtus de leurs chapes, cela avait grande allure à nos yeux d'enfants et l'on partait par les chemins vers les champs, les pieds dans la rosée, écoutant les oiseaux dans les buissons, les aubépines en fleurs, les acacias jaunes, tout cela m'enchantait ; et on allait ainsi au Calvaire de Senlis, le lendemain à celui d' HENENCOURT et le surlendemain derrière les haies, c'est-à-dire, derrière notre pâture, en chantant les Litanies  des Saints "Santa Gabriel" Ora pro Nobis, Sancra Raphaelé, Sancta Pétré, Sancta Paulé, Ora pro Nobis" et lorsqu'il fallait dire "Oraté pro nobis" c'était encore mieux. Pendant ce temps là, Monsieur le Curé avec son goupillon bénissait les champs en les arrosant d'eau bénite pour attirer les bénédictions du ciel sur les biens de la terre.

              On était en Mai, oh! le beau temps, et puis on partait à l'école, alors on remarquait aux portes des maisons où il y avait une fille à marier qu'un arbre était planté ou une branche accrochée et on supposait ce que cela voulait dire "acacias, je te laisse là", Aubépines, je t'estime" etc... et enfin on disait de la jeune fille "Elle a eu un MAI" et souvent les soupirants venaient se déclarer, dans nos cervelles d'enfants, c'était  tout un événement.

           LA FETE DIEU

              Quant arrivait la Fête Dieu c'était bien autre chose. Dès le Jeudi toutes les fillettes étaient frisées, on avait  de longs cheveux à l'époque, et les Mamans avec de la ficelle très fine nattaient les cheveux imbibés de bière, ensuite on tirait la ficelle, la bière aidait à friser et on avait ainsi peut-être trente nattes genre "scoubidou", d'autres faisaient des bigoudis avec des lamelles de plomb que l'on allait faire couper chez le quincaillier. Quand le Dimanche arrivait, on allait encore à la Messe avec ses nattes et ses bigoudis, mais alors sitôt le repas de midi terminé, en avant pour enlever les ficelles et les bigoudis ; on avait alors des têtes frisées comme des moutons. A cette époque, les processions étaient belles et très suivies. Il y avait des groupes costumés qui reproduisaient  "La fuite en Egypte, l'âne était là, Jeanne d'Arc avec son armure et son étendard, l'Ange Gabriel avec de grandes ailes en plumes blanches qui lui tombaient jusqu'aux mollets" ; ces rôles étaient tenus par de grandes jeunes filles, ensuite venait la Foi, l'Espérance et la Charité ; c'était pour mon âge : les petits Anges, les jeteuses de fleurs ; ensuite il y avait des bannières, les porteurs de Dais et enfin de grands jeunes gens qui avaient une bonne voix, se joignaient aux chantres, tels que mon Frère Léon et mon Oncle Théophane, tous ces hommes portaient la chape. Tout cela maintenant est réduit à une dizaine de fillettes qui jettent des fleurs!

              C'était aussi l'époque traditionnelle du voyage à YVRENCH, et bien souvent il tombait un jour de procession ; c'était une véritable expédition ! Il y avait 14 lieues, c'est-à-dire 56 kilomètres, c'était beaucoup pour un cheval. On attelait le Rouge, ce bon cheval, on aurait dit qu'il faisait partie de la famille, il était jeune à l'époque puisque Papa l'avait acheté jeune poulain.

              Le voyage était décidé, Papa et Maman en  avant et sur la banquette arrière, on mettait les plus grandes, puis les autres restaient à la charge de Grand-Mère, quoiqu'une année on nous avait emmené toutes les quatre, toutes habillées pareilles. Dans les villages si l'on croisait la procession, Papa arrêtait la voiture et l'on assistait à la bénédiction. On arrivait ainsi à CANDAS où l'on mangeait, c'était un grand café, il y avait une salle de bal, nous pouvions nous dégourdir les jambes. On connaissait Papa et Maman et Monsieur "Le Curé" car mon oncle et ma tante faisaient le trajet en sens inverse, c'était là qu'ils s'arrêtaient. On laissait donc reposer le cheval et manger l'avoine, ensuite, on repartait et on s'arrêtait de nouveau à BERNAVILLE dans un café tenu par Mademoiselle BRASSEUR, là aussi on savait qui nous étions et que nous allions voir "Monsieur le Curé", enfin on atteignait YVRENCH le soir vers six heures et bien souvent fatigués par cette journée de voiture ; nous vomissions en arrivant sur la soutane de mon Oncle qui nous trouvait toutes pâles avec du sang de navet. On y restait deux ou trois jours et on reprenait la route après être allés à SAINT RIQUIER voir LEON; mon premier frère qui y était pensionnaire.

              Quelque fois, on n'emmenait que moi ; par exemple à la maladie de ma Tante, mon Oncle Curé était parti à ROME. Au pas du cheval, je n'avais qu'une occupation, regarder les nuages qui se formaient et mon imagination aidant, j'y voyais tantôt des montagnes couvertes de neige, des paysages, des animaux et même des personnages.

              Juillet arrivait et avec lui la moisson. Papa à l'époque ne faisait pas une grosse culture puisque l'hiver il avait son commerce, mais on avait quand même quelques champs de blé, d'avoine, de seigle à récolter. Il n'y avait pas de machine à faucher, on avait un moissonneur, toujours le même, c'était le maréchal ferrant qui faisait cela l'été ; il coupait donc toute la récolte au dard et derrière lui sa femme faisait les javelles ; lorsqu'il faisait chaud, il y avait des étés torrides, il travaillait sans chemise, cela nous semblait drôle de voir un homme nu jusqu'à la ceinture. A la maison on nous avait appris à faire les liens avec de la paille de seigle, c'était très amusant ; on en faisait des bottes et on partait dans le chariot vers les champs qui étaient fauchés, là, nous les enfants étendions les liens, Maman mettait dessus deux javelles et un ouvrier serrait bien le lien avec une cheville de bois, il fallait un tour de main, mais nous avions un bon ouvrier, Henri, notre voisin, là où un ouvrier gagnait 30 sous, on lui en donnait 40, car il était très actif, naturellement nous n'allions aux champs que le Jeudi ou pendant les vacances. Ensuite, il fallait ramasser les bottes, les dresser et les mettre par dix ou quinze, c'était assez lourd pour nous, mais on faisait ce que l'on pouvait. L'avoine était bien moins lourde que le blé. Après, il fallait charrier la récolte, nous avancions les bottes près du chariot, Papa fourchait, Maman arrangeait les bottes dans le chariot et quand on avait mis le côme, on nous hissait au-dessus, il fallait bien se tenir à cette grosse corde sous peine de tomber, mais Papa conduisait bien, nous n'avions pas peur avec lui. Le plus grand travail était d'entasser. Quelle frayeur lorsqu'on nous faisait monter à l'échelle pour aller en haut du tas, se tenir sur des rondins branlants et passer les bottes à celui qui entassait. Quand il fallait redescendre, je poussais des cris d’orfraie et on était obligé de venir me chercher. Au dernier chariot, on hissait un bouquet, cela signifiait que la moisson était terminée et nous arrivions à la fête du pays qui est le Dimanche qui suit Saint Pierre aux Liens, c'est-à-dire au début du mois d’Août.  

            Tous les Dimanches, Papa nous donnait deux sous, alors après Vêpres, au marchand qui avait installé sa petite boutique sur le quai, nous achetions un sou de bonbons et il nous restait un sou, pendant cinquante deux dimanches, cela nous faisait 52 sous. Pour faire la fête nous avions chacune un petit porte-monnaie, pour mettre notre trésor, à un sou la partie, cela nous promettait une bonne fête, beaucoup de parties de manège, de tournantes et de bonbons ; alors dès que la musique du manège se faisait entendre, les plus grandes, nous partions à la fête, Papa nous donnait une pièce de dix sous, mais il fallait quand même bien  se raisonner pour aller jusqu'au Mardi.

              Bien souvent la distribution des prix avait lieu le jour de la fête et à cette époque, à l'Ecole Libre, il y avait beaucoup d'enfants. Nous avions appris des rôles et on jouait la comédie devant les parents et les personnages les plus importants du pays qui se trouvaient au premier rang et devaient couronner les enfants. Le théâtre était dans la cour, j'étais toujours la première, alors j'avais les félicitations de Monsieur le Curé, et j'allais me faire couronner par Papa qui avait pour cette circonstance mis son bel habit, et Maman sa plus belle robe. La séance terminée, nous partions avec nos prix sous le bras, la couronne de lauriers verts sur la tête vers la place où se tenait la fête ; et avec la rengaine de Frou-Frou, nous envahissions le manège, cherchant le cheval ou le carrosse préféré. Il ne fallait jamais rentrer tard, car le soir, c'était fini pour nous. Nous savions qu'il y avait un Café-Concert en face chez MARIA, que Papa et Maman y allaient, c'était peut-être la seule fois dans l'année où il était permis à Maman d'aborder le monde. Le lendemain, Maman nous racontait que CARMEN, c'était le nom de la chanteuse, était venue comme les années précédentes. Enfin, pour une fois Maman s'était amusée et elle nous fredonnait des passages qu'elle avait retenus. Et puis pour la fête, c'était l'habitude de faire une tournée de flans. De grand matin, le Samedi, les yeux encore fermés, nous arrivions dans la Maison . Grand-Mère avec une lampe posée sur une "telle" renversée, délayait déjà sa pâte, puis faisait du lait bouilli, pourquoi de si grand matin ? C'est que le four était chez notre voisine "Génie" et que tous les voisins retenaient leur tour pour leur fournée, et chacun apportait un fagot et on passait les uns après les autres. (Dans la maison des DUFOURMANTELLE, dans celle de Jules FLORE et dans celle d'ELISE, il y avait un four à cuire le pain et ce four était dans une pièce appelée "FOURNIL", tandis que chez nous, je n'ai jamais connu cela). Pendant la cuisson, il fallait attendre en bavardant, on faisait jusqu'à douze ou quinze tartes. Il fallait en manger jusqu'au Mercredi et quelquefois le moisi commençait à s'y mettre. On y mettait des groseilles, des pruneaux, de la rhubarbe posée sur un fond de crème de lait, tout cela nous semblait bon et plus il y en avait, plus on en mangeait. Je dois ajouter que pour porter les tartes chez GENIE, on dépendait une table d'étable, on mettait les flans, les gâteaux dessus et on portait cette table en la tenant à chaque bout.  

            Mais avant les vacances, il y avait le 14 Juillet, un surtout marqua dans ma mémoire. Le Maire Monsieur PAVIE étant mort, il y avait eu des élections ; et pour son avènement, le nouveau Maire, Monsieur Alfred DELVILLE avait donné à ses administrés, un 14 Juillet mémorable. Je me revois toute petite fille sur le quai, attendant avec la foule sur le bord du trottoir, ou avec les enfants des écoles, l'arrivée des musiciens, des pompiers et ensuite chose nouvelle, une automobile, une voiture qui marchait sans chevaux, c'était celle du Maire, une auto noir, assez haute sur roues et pétaradant sans arrêt ; c'était tout nouveau. Le Maire fit le tour de la place, ensuite on alla chez FLORENT, c'était une grande salle de café où l'on servait à boire à tout le monde et nous enfants, nous étions très fiers d'être assis dans un café. Et puis, il y eut des jeux sur la place du Fort, là il y avait une mare ; au milieu d'un bout à l'autre, on avait lié un gros mât comme les mâts d'électricité, que l'on avait enduit de savon vert. C'était à celui qui irait traverser la mare sur ce mât où l'on glissait sans arrêt et qui, irait chercher les lots qui se trouvaient au bout du mât. Quelques uns essayèrent, mais chaque fois, c'était un plongeon dans la mare et cela nous donnait des fous rires ; enfin, il en vint un, ZEPHIRIN, qui enlevant sa culotte se mit à marcher sur le bâton rond, et chaque fois il tombait à l'eau, enfin à force de persévérer et peut-être avec l'eau, le savon vert était moins épais, il arriva au bout et enleva tous les lots, mais j'avais bien ri et même les grandes personnes n'en pouvaient plus de rire.  

            A la même époque, un dimanche, comme nous étions grimpés sur la petite porte, on appelait cela "un héquet" nous pouvions voir ce qui se passait dans la rue, car nous n'avions pas le droit d'aller jouer avec les autres enfants ; trois dames en tenue de cycliste, Mme GANDON, Mme POIRIER, Mme CAUDRON, pantalons bouffants, chapeaux canotiers avec écharpes, passaient sur des bicyclettes, c'était tout nouveau et on n'avait jamais vu cela, des femmes en culottes, même bouffantes, elles avaient de l'avance sur leur temps, ce devait être en 1900. Il y eut quelques critiques, pensez à la campagne ! et on ne les revit plus !.  

            Dans la belle pâture où nous nous ébattions, Papa avait planté trois cerisiers, un rouge, un blanc et un bigarreau ; ces cerises faisaient nos délices. Au fur et à mesure de leur maturité, car elles n'étaient pas mûres en même temps, ces cerisiers étaient très productifs, et c'est par panier que l'on mettait les cerises sur la table, un panier "rondon" ou plutôt un panier à bois fait d'osier grossièrement tressé et avec une anse énorme. Papa montait dans l'arbre et emplissait le panier à pleins bords et sous l'arbre, nous mangions celles qui tombaient, les cerises blanches étaient petites, mais pleines de jus au goût de kirsch et je crois bien que nous étions un petit peu étourdis à force d'en manger ; les rouges étaient belles et sucrées, mais quand arrivaient les bigarreaux, cet arbre généreux, qui donna pendant tant d'années, alors autour de la table et devant le panier, c'est par poignées que nous prenions les cerises et toutes, nous commencions par nous mettre des pendants d'oreilles, une cerise blanche d'un côté, rouge de l'autre, charnue à souhait, nous en mangions des quantités et presque tous les noyaux, au grand désespoir de Maman, mais il y avait une consigne! il y avait beaucoup de consignes à la maison. Il fallait mettre les queues de côté pour faire de la tisane l'hiver, personne ne fut jamais malade, et pourtant que de cerises et noyaux avalés!  

            Pendant les vacances, il fallait distraire cette bande d'enfants. Comme nous n'avions pas droit à des jouets, autre qu'une poupée ; que nous n'avions pas le droit d'aller chez d'autres enfants, nous n'avions toujours que le jardin et la pâture , mais c'était grand ! Etant la première, j'organisais des jeux, tantôt, nous faisions la moisson, c'est-à-dire que nous coupions l'herbe, faisions des petites bottes minuscules que nous mettions en meule, ou alors nous faisions la course, celle qui arriverait sur toute la longueur de la pâture aurait comme récompense une pomme ; nous mordions des fruits pas encore mûrs et comme nous connaissions les pommes, nous les croquions à belles dents. Les jours de pluie, j'organisais la classe, je réunissais tout mon monde dans la chambre de Grand-Mère, j'allais même chercher une petite cousine pour avoir plus d'élèves. Je rassemblais les tables et je donnais une dictée, mais mes élèves n'étaient pas longtemps stables. Si le temps redevenait beau, on jouait à ma tante sur la terrasse, à la craie, on limitait des appartements, cuisine, salle, chambres et on se rendait visite et nous allions jusqu'à chercher dans l'armoire les robes de Maman pour déjeuner en grande dame ; mais, je n'étais sans doute pas toujours sage, sérieuse pour mon âge, mais rieuse et joueuse et lorsqu'on me réprimandait et que cela me semblait injuste, assise sur le banc du jardin je rêvais de partir, de m'enfuir , je pensais à une évasion ! Le boucher notre voisin, allait assez loin porter sa viande, alors je prendrais la voiture du boucher qui me conduirait à CANDAS et de là je trouverais bien une voiture qui me conduirait à YVRENCH chez mon oncle Curé. Oh ! imagination des enfants !  

            L'époque de la moisson terminée, on avait besoin de paille. Au début nous avions un batteur en grange HENRI, bien souvent, maintenant CARACO c'était son surnom, venait avec sa batteuse à cheval ; il fallait du personnel, mais le battage était vite fait. Le cheval marchait toujours et actionnait la machine ; un ouvrier était monté sur une planche posée en haut, déliait les gerbes qui descendaient en bas et le grain tombait dans un sac accroché sous la batteuse, mais ce qui nous plaisait le plus, c'était le jour où l'on refaisait les paillasses. A l'époque, il y avait deux lits où il y avait un sommier, les autres avaient un sommier qui n'étaient que de paille de blé en gerbes enfermée dans une toile et au-dessus, une paillasse de balles d'avoine. Or, quand on avait battu de l'avoine, Maman se mettait au travail, d'abord, vanner l'avoine pour avoir l'enveloppe, puis dans un van à main, elle retirait les chardons s'il y en avait ; la toile lavée elle l'emplissait de balles d'avoine et le soir, la paillasse gonflée à outrance était sur le lit, il nous fallait monter sur une chaise pour se coucher et il faisait bon s'entasser ainsi tant que la paillasse se tasse. Maman refaisait comme cela tous les lits du premier jusqu'au dernier.  

            Au temps des chaleurs aussi, Maman nous donnait un bain, souvent un samedi ; on allumait donc la chaudière à lessive, on y mettait un drap pour que nous ne brûlions pas et quand l'eau était chaude, Maman nous mettait dans l'eau chacun notre tour, mais de la chambre Nanie à la maison, elle nous mettait sur son dos avec une couverture sur nous et au lit, là; Grand-Mère nous apportait un bol de chocolat. C'était une opération qui demandait vraiment beaucoup de fatigue à Maman, aussi ne nous donnait-elle qu'un pendant les vacances et les grandes chaleurs, c'était pour nous un nouveau plaisir.  

            Une coutume, c'était la Fête de la Sainte Enfance. Ce dimanche là qui avait souvent lieu en Octobre, quelques fillettes dont j'ai été du nombre, étaient habillées en chinoises, il y avait un costume jaune, un autre vert, orange et un magnifique rouge qui faisait envie à toutes les fillettes ; on avait les cheveux en chignon avec des épingles de bois qui dépassaient et on quêtait aussi aux offices pour les petits chinois ; moeurs d'autrefois où il y avait encore Vêpres et Salut!  

            Il ne fallait jamais manquer les Vêpres qui avaient lieu le Dimanche après-midi; à deux heures, on voyait partir le trompeur, c'était DHAILY qui partait avec son piston sous le bras, les deux chantres arrivaient ainsi que le Suisse ; tout ce monde allait s'habiller dans la Sacristie. L'Abbé DOUBLET et les deux Chantres revêtus de leur chape, le Trompeur avec son surplis et le bedeau avec son habit chamarré et son tricorne. C'était un véritable cérémonial et debout, l'Abbé entonnait "Deus in adjutorium meum intendé" et puis tous les psaumes "In exitu Israël de Egypto", Magnificat etc... C'était un plaisir pour nous de chanter en latin car à l'école toutes les semaines, nous avions une lecture à faire où j'excellais, c'était dans le Mémento, on y apprenait à lire couramment le latin ; le vieux français avec fioritures qui était une cursive comme l'écrivait mon Oncle Curé et enfin, il y avait des pages d'imprimerie ordinaire.

            Avant la rentrée des classes qui avait toujours lieu au début d'Octobre, on arrachait les pommes de terre, on avait des ouvriers qui arrachaient alors avec une bêche et à mesure que je grandissais, on m'emmenait ramasser avec les femmes, mais ce qui me plaisait c'est que l'après-midi on ramassait les brandons, on en faisait un tas et on y mettait le feu, alors on mettait des pommes de terre cuire sous la cendre et tout le monde se régalait. Le soir, sur un chariot attelé au "Rouge" on mettait les sacs et puis on nous juchait par-dessus, on descendait ainsi du Moulin de la Croix c'était le nom de la pièce du champ.  

            Une autre coutume, on fêtait les Saints : Saint-Nicolas pour les garçons, Sainte-Catherine pour les filles, Sainte-Anne pour les femmes mariées, Saint-Pierre pour les hommes et enfin Saint-Eloi pour les forgerons et les cultivateurs. En semaine précédant le Saint, Monsieur le Curé allait voir la personne qu'il avait choisie, si elle acceptait le cierge, on l'annonçait en Chaire et le Jeune Homme ou la Jeune Fille devait faire garnir et enrubanner une espèce de cierge en bois ; c'était Mademoiselle PHILOMENE qui s'occupait du linge d'Eglise, qui avait le monopole des bouquets de cierges et il y en avait de magnifiques, un bouquet de fleurs artificielles avec un flot de rubans attaché au bas du cierge. L'Elu accompagné de son prédécesseur allait à l'Offrande tenant son cierge à la main. Après la messe, bien souvent, le Jeune Homme invitait les jeunes gens au café où l'on s'amusait bien ; c'était la même chose pour les autres cierges ; Sainte-Catherine invitait les Jeunes Filles ,plus la jeune fille était aisée, plus de monde était invité et l'on servait à boire sans marchander. Une fois, Papa eut le cierge de Saint-Eloi, j'avais peut-être dix ans, je le vois encore vêtu de sa redingote, de son haut de forme, de ses gants qui avaient bien du mal à entrer, venir chercher son prédécesseur qui cette fois là, était le charron, et partir à la messe. Il était très décoratif. A l'Eglise avec son cierge enrubanné, il avait mis une bonne pièce (cent sous) à l'Offrande dans le plateau de Monsieur le Curé, après avec tous les hommes qu'il avait invité, ils firent presque tous les cafés ; il fallait faire vivre tout le monde. Maman aussi fût nommée Sainte-Anne, mais je ne me rappelle pas qu'elle ait porté son cierge.  

            Les veillées étaient commencées. On couchait les plus jeunes et moi je restais pour apprendre mes leçons et faire mes devoirs. Maman qui était très instruite m'aidait quand je ne savais pas. Les devoirs et les leçons terminés, tout le monde s'asseyait en rond autour du poêle Flamand dans la grande cheminée. Grand-Mère était toujours dans son fauteuil et nous lui demandions de nous raconter des histoires du temps passé, ce qu'elle faisait volontiers en disant souvent "que si bel et si bien" et cela nous faisait rire. La pièce n'était éclairée que par une lampe à pétrole posée sur la grande table. Quand arrivait un coup de cloche, c'était Papa qui rentrait. Vite, on nous envoyait au lit, moi bien souvent je restais. D'un coup d'oeil circulaire il avait tout vu et si quelque chose clochait, c'était une raison pour disputer à tort ou à raison, cela malheureusement arrivait souvent.  

            Quand mes frères furent en pension, ce fut une occasion pour moi d'apprendre à faire des chaussettes , un fil de laine et un fil de coton pour qu'elles soient plus solides ; à l'école on apprenait à tricoter. Il y avait longtemps que je faisais des mitaines mais là, Maman m'apprenait à faire le talon et quand j'en avais fait une paire, Papa me donnait dix sous. Les soirs où Papa rentrait très tard, j'allais coucher avec Maman et s'il faisait mauvais temps, le vent mugissait dans les poiriers de la terrasse, Maman me faisait penser aux marins qui luttaient avec les flots à la mer en furie, aux naufragés, et naturellement on faisait une prière pour ces pauvres gens.  

            Le jour de l'An qui était préparé depuis longtemps à l'école car on achetait des lettres avec tour de dentelles, images, fleurs, ma Soeur Hélène faisait une lettre au tableau que l'on reproduisait sur le papier acheté, il y avait un modèle pour les Parents, les Oncles et Tantes, les Parrains et Marraines. Chez nous, nous en achetions une belle pour mon Oncle et ma Tante d'YVRENCH, une pour mon Oncle THEOPHANE, et Claire une pour son Parrain.  

            Le Jour de l'An, de bonne heure le matin, avec ma petite lampe Pigeon (car nous n'avions pas d'électricité en ce temps là) nous allions souhaiter la Bonne Année à PAPA et MAMAN dans leur lit et après avec une lanterne, par les jardins, nous allions chez l'Oncle l'Abbé Théophane, là étant la première, je lisais la lettre que l'on accrochait au mur pour un an. Alors ma Tante Flore sortait sa boîte à sous, elle avait dû préparer tout cela la veille, les plus grandes avaient une pièce de dix sous et les autres, une pièce de deux sous en bronze. Une année j'avais eu une belle fourrure en angora blanche mais j'ai su plus tard que c'était une façon déguisée à Grand-Mère, pour me l'offrir ; Mon ­­Oncle et ma Tante écoutaient les voeux la larme à l'oeil, nous étions contentes et une année commençait.  

            Mais avant le Jour de l'An, il y avait eu NOEL et nos coeurs étaient en fête. ­­On savait bien que pour nous il n'y aurait pas de messe de Minuit, tous les enfants en parlaient, j'enviais celles qui y allaient. C'était l'habitude qu'à Noël on tuait le cochon, le seul peut-être que l'on engraissait dans l'année. D'abord Papa qui avait été charcutier, aiguisait bien un grand couteau et tuait le cochon qui poussait quelques cris puis on l'emportait dans la pâture sur une civière et une botte de paille, on y mettait le feu et on grillait le cochon, cela se sentait de loin. Ensuite Papa le détaillait. Pendant plusieurs jours, on mangeait saucisses, côtelettes, pâté, rôtis, on en donnait aux voisins, à ma Soeur, à Monsieur le Curé et puis on faisait du boudin. Sur le feu, il y avait un grand chaudron, on cuisait les oignons qu'il avait fallu éplucher en pleurant tout son saoul, avec du lard coupé en dés, puis on y ajoutait le sang qu'on avait recueilli dans une grande jatte. Papa lavait les boyaux et ensuite avec un entonnoir spécial, on y faisait entrer le contenu du chaudron. Il y avait- des mètres et des mètres... Grand-Mère faisait fondre la Panne et nous aurions ainsi du bon saindoux pour mettre sur nos tartines et pour faire la galette du Jeudi qui était si bonne. Le reste du cochon Papa le salait et le   mettait dans un saloir à la cave, car tous les jours à l'époque, on faisait la soupe au cochon. La veille de Noël, il fallait garnir les sabots des plus jeunes, moi j'étais au courant, et je devais rapporter de chez l'épicier des petits Jésus en sucre. Maman cirait bien toutes les galoches que l'on mettait dans la cheminée et le lendemain matin nous étions toutes heureuses de trouver dans nos sabots, une crèche en chocolat ou en sucre avec un petit Jésus, une barre de chocolat et une orange, car nous n'étions pas gâtés comme les enfants d'aujourd'hui ! Il n'y avait pas de jouets chers et les oranges on n'en voyait que ce jour là ou si l'on était malade, tandis que maintenant, il y en a sur la table tous les jours.  

            Et tous les ans, le même cycle se renouvelait. Le Printemps renaissait à nouveau, le carême au Salut, on nous faisait chanter des cantiques à faire dresser les cheveux sur la tête. Soeur Catherine entonnait "Il faut mourir, il faut mourir, de ce monde, il nous fait sortir, le triste arrêt en est porté, il faut qu'il soit exécuté" et puis il y avait "Parce Domine, parce Dominé" tout cela nous donnait un goût de carême, et puis il y avait à nouveau les Rogations, puis Pâques. On avait échangé les galoches contre des souliers neufs ; on se sentait légères, les rues étaient plus sèches et le soir, j'écoutais avec ravissement les rouleux de fonte qui revenaient des champs. On avait droit à une corde à sauter, ce qui nous permettait d'en faire de bonnes parties sur la terrasse du jardin. Une fois, nous avions eu une toupie, malheureusement dans une partie, ma ficelle était restée attachée au bec de la toupe et était allée frapper le visage d'une de mes soeurs, du coup les toupies furent confisquées par Grand-Mère et allèrent au feu. Puis vint le mois de Mai que j'aimais particulièrement, on allait au salut du mois de Marie, on montait en haut de la haie qui se trouvait sur notre chemin et on attrapait des hannetons que l'on mettait dans une petite boîte avec quelques nouvelles pousses.  

            Je faisais toujours les courses, et un jour que l'on m'avait envoyé chez Madame BOULANT, toujours avec la mission de dire : bonjour Madame, Grand-mère vous présente ses respects ; on m'avait laissé seule dans une petite pièce genre de petit salon où sur la table, je voyais pour la première fois une petite boîte surmontée d'un grand cornet rouge, et j'entendais parler et chanter, ne voyant personne, je me retournais, je regardais dans tous les coins et l'on parlait toujours, je n'y comprenais vraiment rien, jusqu'au jour où je sus que c'était un "gramophone" !  

            Le jeudi quand il faisait beau, nous allions aussi au petit bois qui était au-dessus de nos champs, on pouvait nous voir de la maison et ce bois planté par Papa était si bien placé que l'on voyait toutes les rues du village ; nous y faisions des galipettes, nous dégringolions le talus et pendant ce temps-là à la maison, on était tranquille de nous. D'autres jeudis, il fallait ramasser les plumes des poules dans la cour ; quand il y en avait un bon tas, un autre jeudi, il fallait les ébarber, couper les bouts et lorsqu'il y en avait assez, Maman faisait des oreillers, c'est qu'il fallait beaucoup de literie pour tant de monde ; avec des vieux lainages, des vieux bas, Maman nous les faisait détricoter, c'était pour faire des édredons. A l'époque on n'achetait pas comme maintenant, mais à force d'ingéniosités et d'économies, nous avions tout ce qu'il fallait, ce qui ne ne nous empêchait pas le Dimanche de rester au lit un peu plus longtemps et de nous bombarder d'un lit à l'autre avec les oreillers.  

            On n'avait pas de jouets coûteux comme aujourd'hui et l'on trouvait toujours de quoi se distraire. Par exemple, j'allais chez Génie quand elle faisait le pot-au-feu, elle y mettait un beau chou avec les côtes des feuilles, je jouais à la bouchère, j'aimais beaucoup ce métier là, je coupais les côtelettes etc... Un jour étant plus grande, je vis Blanche qui jouait à la marchande avec Jules, il était encore petit, puisqu'il était encore en robe et à cette époque, on recevait des catalogues des Grands Magasins avec des échantillons de blanc, alors Blanche lui disait "voyez, Madame, voilà du beau satin" mais l'autre qui ne s'en laissait déjà pas compter lui répondit "Be, c'est du torchon", alors Blanche décontenancée ne savait plus quoi répondre.  

         MA TANTE  

            J'avais neuf ans lorsque ma tante d'YVRENCH mourut, c'était la soeur de mon Oncle Curé et de la Mère de Maman. Elle restait à la Cure. J'avais espéré qu'un jour aussi, puisque mes frères étaient partis à SAINT RIQUIER par les soins de mon Oncle, j'avais espéré dis-je qu'un jour je partirais aussi pour rester avec ma Tante. Pendant sa maladie, je lui avais écrit de belles lettres, comme on peut en écrire à neuf ans. Il faut croire qu'elles étaient bien, ma Tante les ayant fait lire à ses chers amis, cela lui avait fait plaisir. Elle n'était plus. Maman me fit apprendre le "De Profundis" et je devais le réciter tous les soirs, pratique que je fis très longtemps, nous avions vraiment une mère pieuse. Tous les soirs il fallait faire sa prière à genoux et comme je ne voulais pas (je me serais fourrée sous le lit s'il n'avait pas été aussi bas), aussi Grand-Mère arrivait dans la chambre et elle disait "Allez Augustine, laissez-les". Que de fois debout au pied d'un lit avec un livre de messe, j'ai vu Maman dire ses prières, peut-être était-ce une habitude de tous les jours, elle se retrempait ainsi pendant que son mari était parti et en grandissant, j'ai compris combien il lui fallait de courage !  

            Dans les promenades du Dimanche, où nous allions avec ma Soeur Hélène et les autres Soeurs, les grandes, les petites, sur deux rangs, on traversait le village, mais sitôt la plaine, on avait le droit de s'égailler, on se mettait en bandes, on allait ainsi au bois d’HENENCOURT ou de Vadencourt et on fredonnait les airs à la mode "viens Poupoule, viens Poupoule viens!" ou la Matmiche, on en savait pas beaucoup plus long et la Soeur Hélène en riait. Une coutume du Dimanche qui est finie aussi, c'est le pain béni, autrefois, les familles aisées offraient chacune leur tour, le pain béni qui était coupé et distribué pendant la messe à tous les fidèles ; on faisait le signe de la Croix et on prenait dans la corbeille passée par un enfant de Choeur, un, deux, ou trois morceaux. Notre tour revenait à peu près tous les ans, alors Grand-Mère commandait un pain de huit livres au boulanger avec une couronne tressée au milieu. A la fin de la Messe, un enfant de Choeur rapportait à la maison un morceau qu'on appelait le "Chanteau" et la couronne de pâte tressée restait accrochée au plafond toute l'année en attendant qu'elle soit remplacée par une autre, on la brûlait, évidemment les mouches avaient dû s'en régaler toute l'année. Le Dimanche après la messe, l'Abbé DOUBLET faisait distribuer une grande feuille, c'était "La Vie des Saints" et c'est sûrement la vie de Saint Gérard qui m'avait donné l'idée de me faire Ermite au bout de la pâture.  

         L’EXPOSITION UNIVERSELLE  

            En 1900, ce fut l'Exposition Universelle. Tout un chacun parlait d'y aller, Papa naturellement partit seul. Il descendait à PARIS chez Madame GOURGUECHON, brave femme, s'il en faut et puis c'était la fille de Nanie donc soeur de lait de Papa, elle avait épousé un homme veuf qui avait une fille de son premier mariage. Ils tenaient à PARIS un commerce genre quincaillerie, du deuxième mariage, ils avaient un fils d'une vingtaine d'années à l'époque, qui plus tard devait mourir au TRANSVAL dans la guerre des Boers. Donc Papa partit, c'était un événement, il prit d'abord la diligence, le train à MERICOURT, puis AMIENS-PARIS, c'était un voyage ! Il en revint enchanté et nous rapportât à chacune un porte-plume en os avec une vue de la Tour Eiffel, il avait vu la Grande Roue qui fut  démolie l'exposition finie, il avait vu la Tour Eiffel, avait circulé dans le métro ! c'était une affaire. Il était allé au BATACLAN qui devait être un genre de Café-Concert ; enfin nous restions ébahis devant ses récits. Il en avait rapporté un flacon qui contenait une lotion qu'il fallait appliquer sur le cuir chevelu et comme je savais bien lire, j'avais lu sur l'étiquette "Royal Windsor" ; je l'ai dit, Papa était chauve et il me faisait regarder si ses cheveux repoussaient, je n'y voyais qu'un léger duvet ! Et puis Génie partit aussi à l'Exposition. Elle descendait chez Madame GOURGUECHON, une payse quoi ! et me rapporta une belle poupée avec des cheveux d'or tous bouclés, elle dormait, elle parlait. Génie passait pour une fée pour me l'avoir achetée, mais j'ai su plus tard que Grand-Mère l'avait chargée de cet achat, brave Grand-Mère, peu d'enfants avaient une si belle poupée. Je la maniais avec précaution et quand je ne la prenais pas, on la rangeait dans le buffet, elle existait encore quand je me suis mariée. Toute petite j'allais chez Génie, j'étais comme l'enfant de la maison, j'y avais mes jouets, et souvent je montais dans la mansarde, alors là, accrochée au mur, il y avait une grande gravure du "Petit Parisien" en couleurs. A l'époque beaucoup de gens ne savaient pas lire, alors leur attention était attirée par l'image. Ce grand format représentait un homme enjambant une fenêtre et emportait un enfant ; ailleurs chez la repasseuse où parfois Maman m'envoyait, que donnait-on à repasser à l'époque ? Je ne me rappelle pas, mais je me souviens très bien l'image du "Petit parisien" qui ornait la pièce servant de cuisine et où l'on repassait. C'était le Président Sadi CARNOT assassiné par CASERIO. Je ne devais pas être très âgée quand j'allais chez la repasseuse qui s'appelait Madame DROUARD puisque je suis née en 1891 ; le Président fut assassiné le 24 Juin 1894, on a avait fait une chanson sur l’assassin et on la chantait à l'école.  

            Les jeudis bien souvent, je mangeais chez Génie, elle faisait le pot-au-feu, mais elle y mettait tous les légumes, des aromates et cuit à point, je le trouvais bien meilleur que chez nous, ce jour-là je mangeais bien et je me régalais.  

            Avais-je mérité une correction, vite je me sauvais chez Génie, d'autres fois j'y allais sans raison, j'aimais beaucoup à aller dans sa chambre, pour des ouvriers, ils avaient une belle chambre, mais je m'arrêtais souvent devant une photo qui se trouvait sur la commode. C'était une jolie femme bien habillée, une robe serrant les hanches, évasée du bas, la taille très fine et un chapeau débordant de plumes d'autruche, appuyée sur une ombrelle, elle incarnait tout à fait la mode 1900 et je rêvais que plus tard je m'habillerais ainsi. Comme je demandais qui c'était ? elle me la nomma "Emilienne". J'ai su un peu plus tard que c'était la fille de Monsieur GOURGUECHON qui devint plus tard la femme de Monsieur ADAM. Avec Génie, quelquefois elle m'emmenait à HENENCOURT. Par les soirs d'été elle y avait des amis au "Petit Caporal", d'autres fois, elle m'emmenait au bout de BAILLON chez sa soeur "Kiote Fine" ; BAILLON était au bout de WARLOY. Au coin de la rue Neuve, il y avait un Temple pour les Protestants parce qu'à BAILLON, la population était plutôt protestante, puis il n'y eut plus d'office, les derniers protestants étaient obligés d'aller à CONTAY pour leur culte là où il y avait encore un Pasteur, et puis enfin les derniers moururent et le temple fut démoli ; à la place il y a maintenant un jardin. Il y avait un protestant nommé HENOCQ, Papa aimait bien le faire venir passer une soirée à la maison pour discuter, c'était un convaincu.  

            Il y avait aussi une belle cérémonie quand Monseigneur venait donner la Confirmation, elle avait lieu tous les quatre ans, c'était une véritable fête et tout le village en émoi. C'était à qui dresserait des arcs de triomphe avec des feuillages et des fleurs ; les jeunes gens préparaient et décoraient leurs chevaux ; les jeunes filles se frisaient les cheveux et je me rappelle d'une confirmation par Mgr RENOU, j'étais bien jeune, perdue dans la foule, j'étais allée attendre Monseigneur près de chez Maxime, là où il mettait pied à terre, ensuite je vis Papa à l'Autel de la Sainte Vierge tenant Laurentine dans ses bras, elle avait ses cheveux blonds tout frisés, l'Eglise était archi pleine, il n'y avait plus de place et on se mettait n'importe où. Après ces cérémonies on racontait qu'un nommé SAVETIER ayant insulté Monseigneur sur son passage, sa fille était restée paralysée. On racontait aussi qu'une année, trois joyeux drilles, dont je ne citerai pas les noms, avaient parié de manger de la viande le Vendredi Saint et ils étaient morts dans l'année.  

            En 1897 je crois, la France avait alliance avec la RUSSIE des TSARS, on avait à l'école fait une après-midi récréative ou les deux classes avaient été réunies par un plancher, il y avait beaucoup de monde, la salle était pleine, je me rappelle que ma Tante d'YVRENCH y était venue, les grandes jouaient, on y jouait la France et la Russie. Denise MOREL représentait la FRANCE avec une robe blanche et une ceinture de fleurs artificielles, bleuets, pâquerettes et coquelicots, moi je représentais la RUSSIE, on avait garni ma robe blanche de larges bandes de tissu jaune, sur la tête, un petit béguin jaune et un collier de verroterie jaune. C'était chanté mais je ne rappelle que de quelques lignes : "c'est un pays de plaine et de montagne que les vieux Gaulois ont conquis".  

            En 1903 ce fut l'époque de ma première communion, comme cette cérémonie n'avait lieu que tous les deux ans, ma soeur Laurentine qui n'avait que quinze mois de moins que moi, fit la sienne en même temps, nous étions deux communiantes à la maison. Je crois que ma soeur quoique plus jeune, était plus forte que moi, car ayant toutes les deux le même cierge, elle put porter le sien, tandis que le mien c'est Grand-Mère qui me le portât jusqu'à la moitié du chemin. Je claquais des dents, car on allait à l'école libre se mettre en procession pour aller à l'Eglise et les lettres de mon Oncle Curé nous étaient adressées à toutes deux. Et puis c'était toute une affaire, cette année là nous étions nombreuses, on parlait entre nous du jeûne qu'il fallait observer, la messe était tôt, huit heures le matin, il ne fallait pas déjeuner, comment ferions-nous , Il ne fallait pas avaler une goutte d'eau en se lavant les dents. L'église avait été repeinte entièrement à cette occasion et le coq descendu également de couleurs chatoyantes, comme un vrai coq de basse cour. Avant de le remonter en haut du clocher, on l'avait promené dans tout le village de porte en porte et chacun donnait son obole. Donc en 1903 je fis ma première communion d'autant plus que cette année là l'église avait été repeinte à neuf et Monseigneur DIZIEN venait donner la confirmation, je fus chargée de dire l'acte à la Sainte Vierge et Denise celui des Parents. Ma Soeur me donna à dire aussi le compliment de "Bienvenue à Monseigneur" je l'apprenais en cachette et ce jour-là il y avait réception l'après-midi à l'école libre où je devais dire le compliment. Je m'en tirais fort bien, Maman était au premier rang près de l'Abbé DOUBLET . Quand j'eus fini, celui-ci fit observer à Monseigneur que j'étais la nièce de l'Abbé VUATELLIN, alors Monseigneur en me donnant une image me dit : Oh ! mon enfant, cela ne m'étonne pas que vous parliez si bien.  

         LES INONDATIONS  

            Je ne vous ai pas encore parlé des inondations, cela mérite pourtant d'être raconté. WARLOY possède dans le bas du pays ce que l'on appelle un fossé, ce fossé partait de SENLIS à la sortie d'une cavée, traversait la plaine de WARLOY et allait aboutir à VADENCOURT dans le début du marécage où l'eau était en permanence. A WARLOY bien souvent, le fossé était à sec mais je l'ai vu plusieurs fois déborder. Toute petite, je voyais Papa aller avec un tisonnier forer dans la cave, si l'eau jaillissait c'est qu'il y allait avoir de l'eau de source. Lorsque j'allais à BAILLON avec Génie, des gens, des petites gens qui faisaient du tricot, lui disait : c'est la petite qui est venue dans l'eau car la chose leur était connue et restée en mémoire et chacun savait ma date de naissance car ce jour-là, il y avait eu de l'eau de source, l'eau dévalait BAIZIEUX à gros bouillons, avait envahie la cour et on avait mis les bêtes dans la chambre de Grand-Mère, toutes les étables étaient inondées, l'eau arrivait jusqu'à la première marche de la maison et Maman s'apprêtait à monter au grenier pour ma naissance, enfin l'eau s'était tant soit peu retirée, Monsieur DUBROMELLE, le médecin avait pu venir avec son cabriolet et moi de mes petites oreilles d'enfant j'écoutais.

            Une autre fois, j'avais peut être sept ans, car j'allais au catéchisme, en classe à la sortie, l'eau avait envahi le quartier et je vis Papa venir dans la cour de l'Ecole avec le "Rouge" attelé à la voiture, prendre tous les enfants du quartier pour les ramener chez eux, le cheval avait de l'eau jusqu'au poitrail, enfin, rentrée bien au sec, je regardais, de la grand-porte, on voyait "Papia" c'était son surnom, se servir d'un baquet comme d'une barque à naviguer. Le fossé ne pouvait contenir l'eau qui s'était épandue dans les rues, elle fut longue à se retirer et on racontait qu'autour de l'école, des garçons qui avait été bâtie à la place de l'ancien cimetière autour de l'Eglise, des squelettes, des crânes apparaissaient avec le limon. Une autre fois, j'étais un peu plus grande, nous regardions l'eau monter dans la cour, la Reine emmaillotait Blanche, c'était l'été car nous étions dehors, sous les fenêtres, l'eau n'avait pas beaucoup montée, mais dans la cave qui était au bout de la cour, tout nageait : tonneaux, saloirs, jattes etc... On ne sait pas d'où venait cette eau, elle sourçait, on l'appelait l'eau sauvage...  

            C'était l'époque aussi où l'on parlait ECUS ET PISTOLES, une pistole c'était dix francs, un écu trois francs, on disait d'une vache cent écus c'est-à-dire trois cents francs, une bonne vache, c'était cinq cents francs donc cinquante pistoles, Papa qui faisait du commerce ne parlait pas autrement d'ailleurs, il n'y avait comme monnaie que l'or et l'argent et des pièces de cuivre que l'on appelait "sous".  

            L'été passait comme tous les étés, les jours se ressemblaient, les jeudis, les dimanches se succédaient, à Sainte-Catherine, dans les maisons où il y avait des fillettes, on allait acheter quelques sous de mélasse, pour faire des tablettes, on avait cela chez l'épicier; c'était liquide et on prenait un pot pour aller le chercher, on la faisait chauffer puis chez nous, on allait chercher dans une chambre une table qui avait un dessus en marbre avec rebord, on versait le liquide chaud sur le marbre où on faisait des petits carrés de papier et on versait le liquide dans ces petits papiers, nous appelions cela des tablettes, d'autres fois, on allongeait le liquide refroidi et l'on faisait des berlingots comme à la foire.

            Blanche maintenant était assez grande pour venir en classe, nous partions donc toutes les cinq, vêtues de tabliers pareils et j'avais l'orgueil de nous mettre par rangs d'âge. A  l'époque aucune auto ne passait, on pouvait donc prendre toute la rue. Bien des gens s'arrêtaient pour nous regarder passer ; je me rappelle c'était un cultivateur de CONTAY ou d'HERISSART qui allait à ALBERT avec une voiture attelée dans la rue de la chapelle, il s'arrêta net et me demanda "Questche quos êtes"? Moi je répondis modestement "Au marchand de graines" et je voyais l'homme resté abasourdi. 

            Ma troisième soeur Claire longtemps avait eu mal aux yeux et Papa la menait souvent à AMIENS à SAINT VICTOR, car il n'y avait que là que l'on soignait les yeux. Au retour il fallait l'étendre tous les jours sur la table pour sans doute lui mettre des gouttes dans les yeux. Elle ne pouvait nous suivre, ne voyant sans doute pas assez clair et on lui donnait à elle seule du sirop d'iodure de fer. Elle était la chouchoute de Grand-Mère qui lui donnait toujours raison. Maintenant, elle pouvait nous suivre, mais son oeil sans doute était perdu.  

         LES PETITS METIERS  

            Je ne vous ai pas encore parlé des "petits métiers" On ne connaît plus cela maintenant, mais moi j'ai connu tous ces pauvres gens qui gagnaient leur vie en faisant de petits métiers, par exemple, il y avait "la rétameuse" en picard, on disait "el rétamoire". A la fête, il était d'usage de donner à la rétameuse tous les objets en fer blanc, d'étain dont on se servait pour leur redonner un poli, les étamer, et comme on se servait de couverts, de passoire en étain, elle passait les prendre et les rapporter. Ensuite, il y avait le "rémouleur" qui passait dans les rues avec sa meule en chantant "A repasser les ciseaux, les couteaux" et l'on donnait à affûter les couteaux de table, hachoirs, ciseaux. Il y avait aussi le "raccommodeur de porcelaine" qui allait de village en village, il se mettait au coin d'une rue ou près d'une borne, et on lui apportait des assiettes, des plats, des plats à barbe, bols en faïence ou en porcelaine pour qu'il y mette des agrafes et une colle spéciale, alors l'objet pouvait encore servir de nombreuses années. ll y avait aussi "Cassette" surnom par lequel je l'ai toujours connue, car comme je l'ai dit, tout le monde avait son surnom, il y en avait même de très drôles et d'autres assez sales, que nous n'avions pas le droit de répéter. Or "Cassette" raccommodait les parapluies, mettait une baleine, un rond de tissu en haut du parapluie etc... Elle était parait il la Grand-Mère de Monseigneur FOURCY, petite vieille très effacée qui ne sortait jamais et qui restait dans la ruelle de l'hospice. Il y avait aussi "Les ramasseurs de cailloux". Lorsqu'il faisait beau et surtout les jeudis au printemps, le Garde Champêtre apparaissait avec son tambour et annonçait ou plutôt lisait un papier signé du Maire, qu'il y avait ramassage de cailloux, que les ramasseurs se réunissaient dans le quai à 1 heure de l'après-midi. Alors les enfants pauvres, les femmes, les chômeurs partaient avec une hotte à leur dos, sous la conduite du garde ramasser les cailloux dans les champs, incultes probablement. Lorsque la hotte était pleine, ils devaient la déverser sur le bord de la route, contrôlée par le garde, ils recevaient deux sous par hotte et ces cailloux servaient à refaire les routes. Quand on pense que deux jeunes enfants se baissaient tant de fois pour remplir leur manne, pour gagner deux sous ! ll n'y a pas si longtemps que l'aîné d'une famille de dix enfants me rappelait qu'enfant il allait ramasser les cailloux.  

            Le pays était un pays de cultivateurs, mais les petites gens, les ouvriers faisaient  ou du "cloué" ou des gilets anglais, dans presque toutes les maisons ouvrières, il y avait un métier à tisser qui tenait beaucoup de place, souvent l'homme et la femme comme chez Génie en faisait, alors il y avait deux métiers. On faisait des gilets de chasse, dans les maisons il y avait un rouet pour faire les bobines, c'était un fil très fin que l'on mettait sur le métier, ensuite il fallait porter l'ouvrage à CORBIE ou à VILLERS BRETONNEUX sur une brouette, on faisait cela allègrement. Ceux qui faisaient du "cloué" recevaient par caisse les empeignes, les semelles de chaussures par le Messager, et les chaussures faites, la caisse repartait de même.  

            J'avais douze ans, à cet âge on se croit devenu une Demoiselle, or à l'époque à l'école libre tenue par les religieuses, entr'autre ma Soeur Hélène, il y avait de grandes jeunes filles quoique ne suivant plus l'école, venaient encore le dimanche faire la promenade et à cette époque il y eut une véritable épidémie d'enlèvements, un beau jour c'était Martine C. qui s'était fait enlever par le fils du Brasseur, une autre fois c'était Marthe C. qui s'était enfuie la nuit avec un jeune homme d'HARPONVILLE et une autre fois ce fut Jeanne P.

La veille, je l'avais vu apporter du papier d'étain à ma soeur pour les "Petits Chinois" et le lendemain on la disait partie avec le fils R. Tout cela faisait du bruit, on en parlait à l'école, à ma soeur, on en parlait dans les maisons et tout cela nous mettait la tête à l'envers, c'était un sujet qui n'en finissait pas...  

            Il y avait aussi les "Soirées d'Hiver" où Grand-Mère nous conduisait chez mon Oncle Théophane et venait nous chercher, on y avait bien du plaisir. C'était l'époque où il fallait un nouveau Chantre à l'Eglise et mon oncle connaissait bien son plein-chant ; il avait été chargé par Monsieur le Curé de former le nouveau Chantre. Le premier était le père DEBERLE depuis toujours et le Fils DEBERLE ayant opté pour être 2ème Chantre, mon oncle lui apprenait à chanter "Dixit Dominus, In exitus Israel", nous avions bien du plaisir de voir la bouche contorsionnée de Père DEBERLE et d'entendre le fils chanter faux. Enfin pour finir nous demandions à mon Oncle de nous chanter quelque chose, car il chantait bien, alors tous assis autour du poêle, une petite lampe Pigeon posée sur la cheminée, nous écoutions "Adieu mon beau navire" ou les "Hirondelles" de Béranger et quand ma tante Flore disait la sienne, en caressant les genoux de son mari "Oh ! je t'en conjure, laisse moi t'aimer" , mon Oncle riait de tout son coeur, alors on venait nous chercher et on espérait bien revenir une autre fois c'est-à-dire un autre soir  

            A la veillée, on racontait beaucoup de choses qui frappaient mon imagination, entr'autre qu'autrefois les loups venaient jusqu'aux abords du pays, j'ai toujours été peureuse ; la nuit il me semblait que les loups venaient dans notre jardin et comme la porte de la chambre donnait sur le jardin, je m'enfonçais au fond du lit où je ne pouvais pas respirer, j'étais très malheureuse. Heureusement qu'il y avait d'autres histoires et Grand-Mère savait nous en raconter. Elle nous racontait qu'autrefois le tirage au sort ne se faisait pas comme maintenant, le jour de la révision on présentait celui qui devait vous remplacer, car un riche ne faisait pas son service militaire, un autre partait à sa place pour une somme convenue d'avance, c'est ainsi que le mari de Nanie, la nourrice de Papa, était appelé "conscrit" car il remplaçait volontiers celui qui devait partir, on faisait à l'époque sept ans de service militaire. Elle nous racontait aussi qu'elle avait avec d'autres personnes fait le chemin de WARLOY à MERICOURT pour voir passer les trains, comme moi je suis venue avec mon mari et mes frères voir atterrir LEGAGNEUX et d'autres pilotes, par une chaleur torride on avait attendu toute l'après-midi pour les voir arriver, il faisait tellement chaud que les glycines de mon chapeau étaient devenues blanches et maintenant on parle d'aller dans la Lune. Elle nous parlait aussi de la guerre de 7O et nous disait "Mes enfants ne souhaitez jamais de voir la guerre" heureusement elle ne vit pas la grande guerre, car elle mourut en avril 1914.

            J'en ai surtout retenue une, il s'agissait d'ALEXIS qui était de CONTAY. Il était vacher communal c'est-à-dire qu'il conduisait les vaches au marais, il parait qu'il était grand et fort, avait deux estomacs et mangeait comme deux. A l'époque il n'y avait pas beaucoup de moyens de locomotion, pas d'autobus, pas de train, alors si un voyage à AMIENS était urgent, Alexis se mettait dans les brancards et conduisait les gens à AMIENS, ventre à terre, nous avions du plaisir à imaginer Alexis dans les brancards.  

            Les soirs d'hiver encore, on avait Jeanne à la soirée, c'était une jeune voisine qui venait de se marier, la fille à SIDONIE la Bergère, on l'appelait ainsi parce que son mari avait été berger. En face de chez nous, il y avait une grange on en avait fait une maison de deux pièces, une porte, deux fenêtres et par terre de la terre battue. Elle avait épousé un ouvrier couvreur et cet hiver là, il était parti faire 28 jours. Elle venait donc à la veillée, elle m'apportait de beaux livres où on racontait la Révolution, avec des images cela me plaisait énormément. Un soir que Papa était là, il décréta qu'on allait à "alfoie" j'étais de la parti, il avait gelé, la terre craquait sous nos pieds ; armés de bâtons, munis d'une lanterne avec une bougie allumée, nous allions taper dans les haies où les pauvres oiseaux s'étaient nichés, aveuglés par la lanterne, ils venaient se faire prendre, la moisson fut maigre, enfin c'était une distraction. On revenait donc du jardin et comme c'était l'époque où l'on faisait le cidre, Papa dit "on va faire un Flip". Les petits étaient couchés bien sûr, il n'y avait plus que moi, alors on versait dans une casserole, du cidre doux, on y mettait beaucoup de sucre et quand c'était bouillant, Papa y mettait le feu, on voyait alors les flammes vertes, bleues, jaunes, roses qui se tordaient. Quand les flammes étaient éteintes, on versait le liquide dans des tasses et on le buvait très chaud, cela s'appelait un Flip.  

            Mais avant la rentrée des classes, il fallait penser aux tabliers neufs, aux jupons, aux robes, aux capuchons et aux bonnes chaussures d'hiver. Il fallait donc que Fonsine vienne coudre. Elle venait tous les jeudis, mais à la rentrée, il y avait du travail. Grand-Mère commençait donc par acheter tant de mètres de vichy à carreaux, tantôt rouges, tantôt verts, à Mademoiselle de BONNAY qui passait en voiture, vendre de la rouennerie, alors on nous faisait à toutes un tablier pareil. Ensuite, Maman montait au grenier et dans la fameuse caisse aux chiffons, on trouvait bien de quoi faire un jupon, Maman lavait l'étoffe et Fonsine cousait, il faut dire qu'avec Grand-Mère, il fallait mettre deux jupons autrement on était "Fleuse". Et puis une année, elle nous fit de beaux capuchons, c'était ma Tante d'YVRENCH qui avait envoyé le tissu, c'était un beau velours de laine bleu marine, Fonsine nous en fit une cape, c'était la mode avec un capuchon doublé de ruban changeant, pour les robes on descendait les grandes aux petites et moi, j'en avais une neuve, ensuite on allait chez "Céline" il fallait chausser tout ce monde, Grand-Mère qui s'occupait de tout cela nous achetait des galoches pour tous les jours et ensuite, une belle paire vernie et fourrée pour le Dimanche, nous en étions très fières, car Maman nous tricotait des chaussettes blanches avec un point dentelle qui dépassait la chaussure, nous étions certainement les mieux chaussées de toute l'école. On n'avait pas de serviette en ce temps là, on rapportait ses livres sous son bras et à la rentrée on était tout heureux de monter de cours.  

            Il y avait aussi Madame YBLED de VARENNES qui passait aussi avec un cheval et une voiture. Grand-Mère lui achetait chaque fois qu'elle passait, c'était un foulard de soie pour le cou, un coupon d'étoffe, une fois elle m'avait acheté un beau châle. Il y avait aussi Blanche DHAILLE qui venait de CONTAY avec sa voiture bourrée de marchandises, c'était des bas, du linge, des tabliers blancs, des pantalons.  

            Pour le dimanche alors qu'en semaine nous avions des pantalons de couleurs, nous mettions des pantalons blancs, des jupons blancs, si c'était l'été, des robes en lainage blancs et en sortant de la messe, nous devions mettre des tabliers blancs, c'était de rigueur et bien de l'entretien pour Maman.  

            Grand-Mère achetait à ces commerçantes de passage parce que tout le monde faisait un peu de culture, Papa leur vendait des graines, il fallait bien les faire travailler.  

            Plus tard, étant plus grande, Grand-Mère étant dans son fauteuil me faisait compter avec elle ce qu'il y aurait à payer au bout de l'année, tant chez un tel, tant chez un autre, Maman de son côté supputait ce qui pouvait rentrer et je comprenais que l'on aurait du mal à joindre les deux bouts, j'entendais Maman dire "autrefois, on achetait un coin de terre, maintenant on ne peut plus». Papa dépensait de plus en plus et travaillait de moins en moins ! C'était bien du souci pour une enfant qui comprenait...  

            Octobre est le mois du Rosaire et tous les jours il y avait Salut. Le soir vient tôt et il n'était pas question pour nous d'y aller, aussi Ma Soeur vint à la maison voir Papa demander que nous assistions au Salut et qu'elle nous reconduirait à domicile, ainsi que tous les enfants de BAILLON, alors à cette condition, nous eûmes le droit d'y aller, garçons et filles chahutaient autour de ma Soeur, mais nous, nous étions bien sages heureuses surtout de sortir le soir.  

         MA GRAND-MERE  

            Maintenant si je vous parlais un peu de ma Grand-Mère Cette femme au grand coeur que je vénère encore, était la mère de Papa, elle s'appelait Adélaide DUFOURMANTELLE, son mari mort, elle était restée avec son fils qui était notre père, les enfants étaient venus et elle nous avait élevé, ayant toujours vécu avec sa belle-fille, c'est-à-dire qu'elle avait supporté tout pour nous, alors qu'elle aurait pu vivre heureuse chez elle sans s'occuper de personne. A la maison, elle s'occupait de notre santé, de nos repas, de nos toilettes de tout enfin, le matin elle préparait le feu, notre déjeuner, nous n'avions pas le droit de partir à l'école sans notre petite tasse de café, notre foulard de soie au cou. A midi, si l'une de nous ne mangeait pas, elle lui faisait des pommes de terre à la poêle, un oeuf, etc... Le Jeudi elle nous faisait une crème ou une galette, elle allait voir ma Soeur Hélène pour savoir si je travaillais bien, si elle nous envoyait faire une course, elle nous disait "tu diras bonjour Monsieur le curé ou ma Soeur, ma Grand-Mère vous présente ses respects et m'envoie vous porter cela" et il fallait répéter mot pour mot ce qu'elle nous chargeait de dire. Elle ne savait ni lire, ni écrire et pourtant elle avait toujours fait du commerce, partout, elle était admirée on nous disait : Oh ! votre Grand-Mère ! bien souvent à l'épicerie chez RAVAILLAC encore un surnom, on disait, quand leur Grand-Mère mourra, ils perdront une belle journée et j'était tellement hantée par ces mots que la nuit me réveillant couchée dans la chambre à côté, j'écoutais si je l'entendais ronfler, elle ronflait très fort, je restais éveillée jusqu'à ce que j'entende à nouveau ce ronflement. Elle fut pour nous tous une providence, elle avait vu tant de choses alors, elle nous mettait en garde contre certains dangers qui guettent les petites filles, contre les ouvriers qui venaient engranger, des dangers de la rue, de ne pas suivre personne. Elle n'était pas bigote, mais je l'ai toujours vu faire le signe de la Croix avant les repas et le soir en se couchant faire sa prière, elle n'allait- pas à la messe, mais le jour de Pâques, elle assistait au Salut parce que ce soir là on récitait la PASSION dans le choeur et nous y avions un rôle et aussi au salut de Noël, car nous étions à la procession habillées de blanc avec des houlettes et des chapeaux de paille garnis d'épis de blé. Je ne l'ai jamais vu s'asseoir à table, elle nous servait debout et quand nous étions parties à l'école, elle s'asseyait dans son fauteuil pour manger son bouillon, des oignons cuits au four, enfin ce qui lui plaisait ; quand nous parlions trop fort à table où que nous étions prises d'un fou rire, elle venait d'un signe nous faire taire, car au bouton de la porte de l'horloge, Papa avait une cravache en cuir tressé et il s'en servait d'un bout à l'autre de la table pour nous rappeler à l'ordre, et puis un beau jour, ce fouet disparut, qui l'avait caché ? Chez nous ce n'était pas luxueux, mais propre, l'orgueil de Grand-Mère c'était sa soupière, il fallait la voir essuyer les oreilles de sa soupière, passer le torchon dans le trou des oreilles, c'était un rite. Maintenant on ne sait plus ce que c'est qu'une soupière où l'on trempait la soupe tous les jours à midi. Ensuite c'était nettoyer les trous du filtre à café avec une aiguille à laine, car on faisait une grande consommation de café. Et puis l'après-midi, quand elle était seule, que nous étions parties en classe où en train de jouer, elle se peignait au peigne fin, elle avait de beaux cheveux blancs comme de la soie mais comme je l'ai dit toujours couverts d'un carré, foulard en coton à dessin gris pâle dont elle nouait les pointes par derrièrjardin. Il y avait un protestant nommé HENOCQ, Papa aimait bien le faire venir passer une soirée à la maison pour discuter, c'était un convaincu. Il y avait aussi une belle cérémonie quand Monseigneur venait donner la Confirmation, elle avait lieu tous les quatre ans, c'était une véritable fête et tout le village en émoi. C'était à qui dresserait des arcs de triomphe avec des feuillages et des fleurs ; les jeunes gens préparaient et décoraient leurs chevaux ; les jeunes filles se frisaient les cheveux et je me rappelle d'une confirmation par Mgr RENOU, j'étais bien jeune, perdue dans la foule, j'étais allée attendre Monseigneur près de chez Maxime, là où il mettait pied à terre, ensuite je vis Papa à l'Autel de la Sainte Vierge tenant Laurentine dans ses bras, elle avait ses cheveux blonds tout frisés, l'Eglise était archi pleine, il n'y avait plus de place et on se mettait n'importe où. Après ces cérémonies on racontait qu'un nommé SAVETIER ayant insulté Monseigneur sur son passage, sa fille était restée paralysée. On racontait aussi qu'une année, trois joyeux drilles, dont je ne citerai pas les noms, avaient parié de manger de la viande le Vendredi Saint et ils étaient morts dans l'année. En 1897 je crois, la France avait alliance avec la RUSSIE des TSARS, on avait à l'école fait une après-midi récréative ou les deux classes avaient été réunies par un plancher, il y avait beaucoup de monde, la salle était pleine, je me rappelle que ma Tante d'YVRENCH y était venue, les grandes jouaient, on y jouait la France et la Russie. Denise MOREL représentait la FRANCE avec une robe blanche et une ceinture de fleurs artificielles, bleuets, pâquerettes et coquelicots, moi je représentais la RUSSIE, on avait garni ma robe blanche de larges bandes de tissu jaune, sur la tête, un petit béguin jaune et un collier de verroterie jaune. C'était chanté mais je ne rappelle que de quelques lignes : "c'est un pays de plaine et de montagne que les vieux Gaulois ont conquis".  En 1903 ce fut l'époque de ma première communion, comme cette cérémonie n'avait lieu que tous les deux ans, ma soeur Laurentine qui n'avait que quinze mois de moins que moi, fit la sienne en même temps, nous étions deux communiantes à la maison. Je crois que ma soeur quoique plus jeune, était plus forte que moi, car ayant toutes les deux le même cierge, elle put porter le sien, tandis que le mien c'est Grand-Mère qui me le portât jusqu'à la moitié du chemin. Je claquais des dents, car on allait à l'école libre se mettre en procession pour aller à l'Eglise et les lettres de mon Oncle Curé nous étaient adressées à toutes deux. Et puis c'était toute une affaire, cette année là nous étions nombreuses, on parlait entre nous du jeûne qu'il fallait observer, la messe était tôt, huit heures le matin, il ne fallait pas déjeuner, comment ferions-nous , Il ne fallait pas avaler une goutte d'eau en se lavant les dents. L'église avait été repeinte entièrement à cette occasion et le coq descendu également de couleurs chatoyantes, comme un vrai coq de basse cour. Avant de le remonter en haut du clocher, on l'avait promené dans tout le village de porte en porte et chacun donnait son obole. Donc en 1903 je fis ma première communion d'autant plus que cette année là l'église avait été repeinte à neuf et Monseigneur DIZIEN venait donner la confirmation, je fus chargée de dire l'acte à la Sainte Vierge et Denise celui des Parents. Ma Soeur me donna à dire aussi le compliment de "Bienvenue à Monseigneur" je l'apprenais en cachette et ce jour-là il y avait réception l'après-midi à l'écolrapportait une croix en or, à chacune elle achetait une paire de boucles d'oreilles en or, ombrelles, parapluies, enfin ce que nous désirions. Le soir on attendait avec impatience le retour du messager pour voir ce que Grand-Mère nous avait rapporté et essayer les fameux chapeaux et tout cela elle disait à Papa que c'était son petit-fils qui le payait ; Papa faisait semblant de croire car il ne lui donnait jamais d'argent pour partir, seulement je l'ai su plus tard que la pièce d'or ou d'argent que je devais dérober, quand Papa rentrait avec sa sacoche, servait à nous payer tout cela et puis Grand-Mère s'arrangeait pour vendre à l'un, à l'autre, une botte de paille, une manne de betteraves, etc... que n'a-t-elle pas fait pour nous ! Quand elle nous achetait du tissu pour robes ou des toilettes de communion, elle prenait tout ce qu'il y avait de plus beau chez "Céline" et Papa payait sans rouspéter parce que sous sa rudesse, il était fier de ses enfants. Par exemple, le dimanche, quand nous partions à la messe, Grand-Mère allait balayer le devant de la grand-porte et Papa nous regardait partir, les pouces dans l'entournure de son gilet et les jours de Pâques, où toutes cinq habillées pareilles, à la sortie de la messe, les dames du Château de BAIZIEUX venaient le féliciter, il était bien glorieux.  

            J'ai omis de vous dire que dans la maison, sur le feu il y avait en permanence un chaudron rempli d'eau chaude, il servait à tout ce chaudron, on avait de l'eau pour faire la vaisselle, de l'eau pour faire la toilette, se laver les pieds. Si l'une de nous se plaignait d'avoir de l'échauffement, vite on prenait de l'eau dans le chaudron, on installait l'enfant sur une chaise avec son derrière dans la bassine d'eau et enfin, enfin ! il servait à faire cuire les oignons pour le boudin !  

            Mon ­Oncle Théophane habitait la deuxième ferme au-dessus de la nôtre, nous n'avions donc pas loin pour aller à la soirée, mais il venait rarement chez nous à cause de Papa qui était jaloux. Mon ­­Oncle était bègue, mais chantait très bien. Il y avait un mot qu'il disait souvent à Maman, "Allez doucement car je suis pressé". Ce mot de Talleyrand qu'il avait retenu était celui d'un sage, d'ailleurs il était réputé pour çà, il était Conseiller Municipal et faisait parti du Conseil de Fabrique. Il disait plus facilement "Augustine bonjour" que "bonjour Augustine" car alors il bégayait.  

         LES FAMILLES  

            Tout enfant à une famille paternelle et une famille maternelle. Je vais donc essayer de débrouiller cet écheveau que tout enfant cherche à connaître et j'ai toujours questionné Grand-Mère à ce sujet. Par exemple, j'ai su que notre maison a été bâti en 1786. C'est déjà loin, en arrangeant un placard, nous avons retrouvé la date sur un morceau de bois, j'avais gardé un morceau de ce bois qui s'est trouvé égaré lors d'un déménagement. La maison est donc celle des DELANNOY. Il parait qu'ils étaient neuf garçons et une fille. Notre arrière-grand-père était François DELANNOY marié à Marie-Catherine BOUCHER d'ACHEUX d'où parenté avec BOULLET, cousine germaine de Grand-Père, je l'ai très bien connue.  

Des neufs garçons, huit on fait souche, un surnommé "MYLORD" était célibataire, il se faisait beau, montait à cheval, c'est lui qui avait parié avec le Marquis d'HENENCOURT que son cheval d'un bond franchirait les fossés du château, ce qui arriva c'est depuis ce temps, qu'on appelle les fossés du château "AAH, AH!" car il aurait dit Ah, ah, Monsieur le Marquis.  

            Cet arrière Grand-Père avait eu un fils, Théodore" marié avec Adélaide DUFOURMANTELLE, sa voisine, et une fille Juliette mariée à un BIENAIME qui aurait eu à leur tour une fille Elise mariée à un DARRAS ( Juliette décédée en 1883 - Nicolas Auguste, père d'Elise mort en 1870, DARRAS, cultivateur marié en 1859 mort en 1894). Darras prénommé Fernand, dit Jules Flore d'où sont nés Olympe, Fernand et Eugène (BERDALLET) leur maison c'est celle où est maintenant notre cuisine.  

            D'un autre côté, les DUFOURMANTELLE, Ferdinand DUFOURMANTELLE marié à HERBET Antoinette, mais la maison paternelle (celle de mon oncle Théophane) avait appartenu à Florent DUFOURMANTELLE marié à Rosalie DELACROIX qui était de BAVELINCOURT, sa mère venait des Barrures voir sa fille, il fallait traverser tous les bois au-dessus de CONTAY, chaque fois, une louve l'accompagnait, elle lui donnait un morceau de pain. Chez les DUFOURMANTELLE, il y avait quatre filles et deux garçons, une des filles Adélaide, notre Grand-Mère avait épousé son voisin Théodore DELANNOY. Les deux maisons se touchaient presque, entre eux deux, il n'y avait que la maison des Jules Flore, alors Grand-Mère avait donc quitté la maison DUFOURMANTELLE pour venir habiter celle des DELANNOY. A l'époque, on mettait son orgueil dans la traite à quatre ou cinq portes, c'est à celle qui aurait la plus belle et Grand-Mère disait à sa belle-soeur Juliette "inconsture (mot de l'époque) ton buffet est plus beau que le mien".  

            Papa était né le 18 Février 1861, on plantait pommes de terre et je ne sais si on ne l'attendait pas, on m'a toujours dit qu'on l'avait mis dans un panier à filets, car dans chaque maison, il y avait un rouet, on filait la laine. Chez les DUFOURMANTELLE, comme je l'ai dit il y avait quatre filles, dont Grand-Mère, Fanny qui avait épousé FLORET, Julie qui pesait 150 kilos était un vrai monument avait épousé un VASSEUR de BRESLES qui avait un frère Curé, et puis deux garçons dont l'un Florent qu'on appelait le grand et qui disait qu'il serait Curé et le dernier, mon Oncle Théophane disait qu'il serait Abbé, d'où son surnom (LES DUFOURMANTELLE étaient de MILLENCOURT). Mon oncle Théophane s'était marié sur le tard et avait repris la ferme des parents, il avait épousé ma tante Flore qui était de SENLIS.  

            Les VUATELLIN, branche de Maman étaient de Moreuil. Il parait que Grand-Père VUATELLIN avait un tissage à Moreuil. Il avait épousé Florine BOUTHORS de MILLENCOURT, il était né trois enfants, mon ­Oncle Auguste, curé, sa soeur Augustine et Euphémie qui fut notre Grand-Mère qui elle avait épousé un TABARY  

         La famille TABARY  

            Les TABARY étaient d'origine Syrienne, habitaient VAULX VRAUCOURT, ils avaient dû arriver en FRANCE au temps des MEDICIS en 1630. Il y a déjà des TABARY à VAULX, tous cultivateurs. Notre arrière-Grand-père s'appelait Charles TABARY et avait épousé Marguerite Marie TOURMONT de BEAUMETZ les CAMBRAI, ils avaient eu huit garçons et une fille, le douzième François était notre Grand-Père et avait épousé Euphémie VUATELLIN. De cette union naquit sept enfants, dont Maman Augustine TABARY qui avait épousé Jules DELANNOY, fils de Adélaide DUFOURMANTELLE et de Théodore DELANNOY  

            On entendait toujours Maman parler de ses parents de VAULX, mon oncle Alexandre, mon oncle Arsène, etc...tous étaient terriens, sauf un qui était docteur et un berger. Il faut croire qu'il s'occupait des troupeaux, la fille, ma tante Catherine avait épousé un docteur et était morte sans enfant, maman avait hérité mais peu de chose, partage entre tant de neveux et nièces.  

            Maman nous racontait que sa mère Euphémie avait été très courtisée et n'arrivait pas à faire son choix, enfin elle avait épousé TABARY étant déjà âgée de trente cinq ans, ce qui ne l'avait pas empêché d'avoir sept enfants, le frère de ma Grand-Mère se fit prêtre et sa soeur Augustine alla rester avec lui, dans ses cures, finissant sa vieille mère Florine et plus tard, élevant les enfants de sa soeur, car le ménage TABARY qui exploitait la ferme du château d'HENENCOURT se disloquât. Les affaires n'ayant pas prospérées, TABARY retourna dans son pays avec son fils aîné Auguste et les autres retournèrent à SENLIS dans la ferme familiale des VUATELIN et ma tante installa le deuxième fils Léon qui travailla avec Maman alors Jeune Fille. Ma tante et mon oncle Curé mirent les autres en pension et finirent de les élever, c'est donc à SENLIS que papa alla prendre "femme" et puis Papa fit marier son oncle Théophane à SENLIS avec une demoiselle MOLLIENS qui avait tenu avec une de ses soeurs l’Hôtel Bellevue à AMIENS, nous l'appelions ma Tante Flore, elle avait de belles manières, causait parfaitement et savait diriger sa ferme, elle faisait des cochons monstres avec du pain qu'elle achetait à Marie LENINE.  

            Maman nous racontait que sa mère tous les samedis descendait l'escalier avec plein de pièces de cent sous dans son tablier pour payer les ouvriers, et le reste du temps elle allait se promener avec ses enfants.  

            le mariage de mes parents eut lieu à SENLIS et Papa le lendemain emmena sa jeune épouse à WARLOY et Maman nous racontait qu'aux abords des premières maisons du pays, les jeunes gens sans doute prévenus, avaient tendu une corde au travers de la route pour arrêter la voiture et avaient offert une gerbe à la jeune mariée. Papa leur avait donné une pièce d'argent pour qu'ils aillent se régaler et le cheval avait pu passer.  

            La guerre de 70 venait de finir, la ferme avait été occupée par les prussiens qui incendièrent les récoltes, emmenèrent les bêtes à cornes, les troupeaux, ravageant tout, ne laissant que les chevaux, c'était la ruine. En 70 il n'y avait pas de dommages de guerre, d'autre part Grand-Mère n'était pas à la hauteur de sa tâche et Grand-Père TABARY retourna dans son pays.  

            Entre la ferme DUFOURMANTELLE et la nôtre il y a une ferme qui existe encore, qui appartenait à des cousins (Jules Flore). Elle était toujours fermée, les vieux étaient morts et les jeunes partis en ville. Dans le jardin, il y avait de beaux sapins, des arbres fruitiers, c'était une belle maison et à nos yeux, un paradis où nous aurions bien voulu entrer. Quelquefois il arrivait des petites filles, une dame et tout disparaissait. C'était des cousins, mais Papa était fâché avec eux. De l'autre côté de notre maison, il y avait Cousine Elise, je l'ai connue, elle avait deux enfants, Olympe mariée à un Contrôleur de Régie et un fils Eugène BERDALLET qui n'a jamais fait grand chose de bien que de manger son patrimoine. J'entendais quelquefois Grand-Mère le sermonner, très respectueux, il disait "oui ma tante», il disparaissait et apparaissait ainsi de temps en temps, selon l'état de ses finances ; il avait des enfants un peu partout, enfin un beau jour divorcé de sa première femme, il venait de se remarier, la pauvre ! La maison fut réouverte, un jardin anglais dessiné, des vignes plantées. Il portait beau, faisait tinter sa monnaie dans ses poches, à l'occasion c'était des clous ! Grand-Mère lui faisait toujours des remontrances qu'il écoutait avec déférence enfin, un beau jour la maison fut refermée et la femme repartit dans son pays avec un enfant. Lui revint finir ses jours dans la maison de Jules Flore avec une autre femme et beaucoup d'enfants. J'ai su plus tard que la dame qui venait parfois avec des enfants était sa première femme et ses enfants.  

            Maintenant avec les récits de Grand-Mère à la veillée et les actes notariés que j'ai pu lire étant plus grande, j'en ai retenu ceci : La dot de Papa consistait en 400 Frs d'argent, un cheval, une voiture , 10 ares 56 + 24 a 10 + 10 a 56 + 18 a de terres labourables, la nue-propriété de la maison paternelle sur 16 a 98 et un plan de 15 a 50 à charge de payer à Mademoiselle Julie DELANNOY sa soeur ou à ses enfants une somme de Cinq cents francs dans l'année qui suivra le décès de sa mère, acte fait au 31 Janvier 1885 ; ce testament avait été fait du vivant de Grand-Père.  Maman avait eu en dot par mon Oncle et ma Tante une somme de quatre mille francs en or (contrat du 22 Septembre 1886). Par testament encore, j'ai su que le 14 Mars 1851 devant CREPIN Notaire (c'était le Notaire de la famille) que la Veuve DUFOURMANTELLE née Antoinette HERBET avait partagé avec ses quatre enfants Ferdinand TISSEUR, Nathalie Veuve FRANCIERE et ensuite Veuve DECAMPS à BEAUVAIS, Florent-Auguste, cultivateur et Marie-Célestine, Veuve DARRAS.  

            Florent Auguste marié à Rosalie DELACROIX étaient nos arriére-grands-parents, ils avaient eu six enfants : Théophane, Adélaide, Julie, Fanny, Florent et Eugènie ; Adélaide était mariée avec Théodore DELANNOY, Fanny avec FLORET, Julie avec un VASSEUR de BRESLES, à la mort du père, Théophane, Eugènie et Florent-Auguste eurent la maison en indivis  ; Florent était mort en 1882, Eugènie fit donation de sa part indivis à Théophane lors du mariage de celui-ci avec Flore MOLLIENS en 1885, se réservant une chambre.  

            - 19 Novembre 1852 contrat de mariage entre Marie-Adélaide DUFOURMANTELLE et Jean-Baptiste DELANNOY, son voisin, apport du mari : une maison sise à WARLOY, meubles et objets mobiliers d'une valeur de 500 Francs et de 87 ares 12 de terres labourables. Apport de la femme : le droit de culture pendant six années à partir de la récolte de 1853 sur 3 pièces de terre sises à WARLOY : 33 ares 66 + 33 ares 66 + 33 ares 66 = 100 ares 98, labours et travaux faits par les donateurs, ces travaux étant estimés 600 Francs. Les futurs époux déclarent être l'un et l'autre convenablement pourvus d'habits et linge en égard à leur position.  

            Tout cela pour vous dire, mes enfants, que nous n'étions pas des ouvriers, mais étions de famille aisée et possédant.  

            Je termine ici l'histoire de mon enfance, elle ne fut pas très gaie, mais avait son charme par l'amour dont deux femmes nous entouraient et par l'affection que nous avions tous l'un pour l'autre. Si l'une de vous en souvenir de moi veut garder ces pages écrites par moi et les relire à ses enfants, c'est une histoire vraie et qui n'a rien de commun avec la vie d'aujourd'hui et pourtant ce n'est pas vieux encore.  

            C'était il y a soixante ans... Vous y trouverez, un autre genre de vie, d'éducation, moins d'argent, moins de bien-être et malgré cela nous n'étions pas malheureux.  

            Votre Grand-Mère  

                                    Juliette DELANNOY-LORRIER  

            Lettre de l'Abbé VUATELLIN à ses nièces, Juliette et Laurentine DELANNOY

                                                Yvrench, le 9 MARS 19O3  

                        Mes biens chères nièces,

 

            Votre lettre, dont la main de Juliette m'a tracé les caractères m'a fait bien plaisir. J'ai été content d'apprendre le jour de votre 1ère Communion le 3 Mai. Il n'y a plus trop de temps pour se préparer à une si grande action. Vous allez donc vous renouveler en piété, en obéissance, en travail et surtout en prières plus pieuses, plus abondantes.

            Et au jour de l'Invention de la Sainte Croix, vous serez dignes de recevoir N.S.J.C..

            Je suis allé à AMIENS comme c'était convenu, l'oculiste après avoir de nouveau examiné mon oeil, s'est ravisé et m'a dit "cet oeil ne vous rendra jamais grand service, je crois inutile de faire l'opération que j'avais projetée, je vais me contenter de brûler le bouton qui vous fait souffrir". Ce qu'il fait et me renvoya de suite. Je suis donc revenu le jour-même à YVRENCH, laissant à AMIENS la douleur de l'oeil. Depuis lors, je ne souffre plus et mon oeil n'est plus larmoyant. Cela est donc aussi bien que possible avec une lunette exprès, je parviens même à lire.

            Vos frères sont venus passer la journée du Mardi-Gras à YVRENCH, ils sont bien portants et paraissent tous deux bien contents. Ils iront passer les vacances de Pâques à WARLOY vous les trouverez bien changés, Auguste surtout est bien débarbouillé et décrassé, il a souvent la croix de sa classe.

            Dites bonjour avec mes compliments à votre père, à votre mère et à votre Grand-Mère.

            Je vous aime bien toutes et vous embrasse

                                                                                                VUATELLIN

            Cornélie dit bonjour à tous  

 

            Lettre de l'Abbé VUATELLIN à ses nièces, Juliette et Laurentine DELANNOY  

                                                YVRENCH, le 29 Avril 1903  

                        Mes Chers enfants,

 

            J'ai reçu votre invitation à votre 1ère communion, j'aurais bien voulu vous répondre en acceptant, mais je ne puis, mon ministère et mes forces affaiblies s'y opposent.

            Cornélie, qui vous est bien reconnaissante et qui elle aussi aurait été heureuse d'aller remplacer auprès de vous ma soeur, qu'en pareille circonstance n'aurait pu être retenue par des cordes, ne peut s'absenter pour si longtemps et par conséquent ne peut accepter.

            Mes enfants, je ne vous ai rien envoyé à l'occasion de votre 1ère Communion, déjà vos deux frères à soutenir me sont une lourde charge. Du reste, je sais que rien ne vous manque, que toutes vos affaires de toilette sont déjà prêtes.

            Il est une chose cependant qui peut-être, n'est pas encore suffisamment disposée, votre âme, c'est pourtant là le principal. Toutes les autres choses ne sont rien. Offrez au divin Jésus qui vient à vous, une âme pure et sainte, ornée de toutes les vertus qui fassent les délices de l'hôte Divin, il ne vient pas pour vos belles robes blanches, mais pour votre âme qu'il a à coeur d'enrichir de ses grâces les plus abondantes.

            Allez donc à lui, avec confiance et abandon. Quand vous le posséderez dans votre coeur, demandez-lui, priez-le pour vous, pour votre Tante qui prend part j'en suis sûr à votre bonheur, priez-le pour vos pères et mères et un peu pour moi qui en ces jours prie beaucoup pour vous.

            Que le Bon Dieu soit avec vous le jour de votre 1ère Communion, qu'il soit avec vous plus tard et toujours dans la vie, pour vous soutenir, vous bénir et vous inspire dans tous vos projets et toutes vos entreprises. Je m'unis donc à votre bonheur et au bonheur de toute la famille en ce beau jour.

            Votre Oncle qui vous embrasse et vous bénit, mes regrets et mon souvenir affectueux à toute la famille.

                                                                                                VUATELLIN  

 

            Lettre de Cornélie MAUPIN, Gouvernante de l'Abbé VUATELLIN à Léon DELANNOY

                                    YVRENCH le 10 Septembre 1903  

                        Bien cher Léon,  

            Vous avez sans doute déjà regardé si le facteur vous apportait quelque chose. Enfin, me voici. J'ai été fort occupé ces jours-ci mais aujourd'hui je commence ma journée par vous.

            Monsieur le Curé a reçu votre lettre avec plaisir, non seulement il l'a lue mais il me l'a fait lire tout haut pour mieux la comprendre. Il a été content de voir que vous vous intéressiez à votre Maison et aux travaux de vos parents, il a vu que vous étiez encore des heureux pour l'année, ce dont il est content.

            Maintenant mon Cher Léon, puisque la moisson est finie, vous pourrez venir au presbytère aussitôt que vous voudrez.

            Lorsque vous serez rentré, Monsieur le Curé, avisera le chemin que l'on prendra pour vos études, vous n'avez qu'à écrire, le jour de votre arrivée et où il faut aller vous chercher. Si vous venez au chemin de fer ou à CANDAS je serai certainement là où vous me direz. Il faudra bien nous entendre pour qu'il ne nous arrive pas de déceptions en route et que j'ai le bonheur de vous trouver là où vous m'indiquerez.

            Monsieur le Curé se porte bien, il est allé à AMIENS la semaine dernière consulter de nouveau pour ses yeux, cela ne va pas comme on le demanderait. Je ne vous fait pas plus de détails puisque nous allons nous revoir bientôt.

            Monsieur le Curé se joint à moi pour vous embrasser ainsi que toute  la famille

            Votre toute dévouée servante

                                                            Cornélie MAUPIN

            Je dis bonjour à AUGUSTE, a-t-il bon appétit ? Mange-t-il des fricassées, en conséquence je dis bonjour à Maman Laide.  

 

            Lettre d'Augustin VUATELLIN à son neveu Auguste TABARY

.           Extrait de la lettre du 15 Janvier 1892            

            Enfin que puis-je te dire, que puis-je penser, hélas rien, mais néanmoins voins et peut-être le bon Dieu nous suggérera-t-il une salutaire pensée. Il se passe de si drôles choses dans le monde, le bien est quelquefois près du mal, il ne faut pas être soi-même l'instrument de son propre supplice.         

            Enfin viens, je serais plus tranquille si je t'avais vu

            Ta tante affectueuse et dévouée

                                                                        Augustine VUATELLIN  

 

            Extrait de la lettre du 15 Mars 1892            

            Oh, encore si cela avait eu lieu 3 ans avant, mais malheureusement ceci arrive où je n'y puis plus rien, je ne peux qu'en gémir avec toi. Cela j'en conviens, ne t'avance pas beaucoup, va je comprend les larmes qui te venaient aux yeux, ne sois pas assez lâche pour me les cacher. Des larmes, ce n'est pas de la faiblesse, c'est du coeur.

            Ne juge pas tous les hommes au même taux que les ministres du Casino et ceux de la République, il y a encore de braves gens sur terre même à Paris.

            Je te dirai que je viens de faire une bonne tournée de gaufres à Valentine, qui ne manque jamais de m'en demander quand son Oncle s'en va. Enfin, je m'y suis décidée, comme elles sont bonnes, mes gaufres ! Ne pouvant mieux faire, je t'envoie ci-inclus, ta part d'odeur et j'ai encore peur que ce la ne n'évapore et qu'il ne t'en reste que le jus à la bouche avec le désir d'en manger, mais si tu en as bien le désir, dis le moi, je t'en ferai une tournée au mois d'Avril, alors que les tarifs seront réduits, tu n'as qu'à parler pour être servi à souhait.  

 

            Extrait de la lettre du 20 Février 1892            

            Léon avait prêté un brabant à DELANNOY pour une quinzaine de jours mais le lendemain, un domestique est allé le rechercher. Augustine pense que c'est Mme TABARY qui l'aurait envoyé chercher pendant l'absence de son mari, en tout cas, ils en paraissent fort peu satisfaits.

            Léon est bien décidé de venir à YVRENCH. Auguste commence à bien parler, il sait tout, il est très aimable, mais coléreux comme son père ou son Oncle Auguste. La petite Juliette trotte, pousse ses dents, elle est belle, grosse avec une belle tête ronde pleine de cheveux.

            Je suis pour ma part très heureuse que tu aies si bien rempli ma commission auprès de N.D. des Victoires, tu me dis que tu t'y est recueilli un bon moment, que tu en es sorti réconforté et mieux disposé et tu as compris toute la distance qu'il y a entre le vice et la vertu. Tu as conclu que pour être vertueux, il faudrait être riche ou vraiment malheureux, tu n'est pas riche, mais tu es malheureux, donc tu as besoin de devenir vertueux...

            Permets moi de parler d'espérance, le bon Dieu qui créa les jours ne les a pas tous faits pareils ; il y en a de bien obscurs remplis de froid, de neige, de glaçons, de tempêtes, c'est l'image de la vie. Mais il y a aussi de bien beaux jours, car l'été succède à l'hiver et nous ramène les beaux jours pleins de lumière, de chaleur, de verdure, à peine si on voit à l'horizon quelques nuages blancs et légers qui sont en quelque sorte une augmentation de jouissance. Pour moi, j'ai toujours eu bien des vicissitudes en ma vie, mais j'ai toujours eu confiance en la Providence. Bien des fois, j'ai ressenti en moi-même son action sensible. Confiance donc, si les roses sont belles, elles croissent sur des buissons épineux, mais lorsqu'on en possède, est-ce qu'on songe encore aux épines.

            Enfin voilà que j'ai laissé divaguer mon coeur et ma plume pour te distraire, mais dans ta vie, n'as-tu pas eu de distractions moins convenables que celles que je t'offre avec toute ma sincère amitié. C'est pourquoi tu me pardonneras tout ce qui peut te paraître un peu exagéré dans cette missive que je t'envoie avec les meilleurs baisers de celle qui se dit ta Tante affectueuse

                                                            A. VUATELLIN  

 

            Extrait de la lettre du 22 Avril 1892  

            Je le vois tu te disposes à courir un peu le monde, je t'aimerais plus sérieux ne travaillant que pour l'économie afin d'arriver plus tôt au repos. Permets-moi de te rappeler que pierre qui roule n'amasse pas mousse. En faisant ce que tu dis, tu t'exposes après bien des aventures à revenir plus pauvre que jamais, quoiqu'il en soit, j'aime mieux te voir courir les aventures que te voir courir les femmes.

            J'ai mis tout au propre, dans les appartements car à Pâques on bénissait une chaire et des Fonds Baptismaux neufs, vraiment admirables, tu verras quand tu viendras. En on réunissait à la table du Curé les gros richards du pays. Je crois qu'on eut pu compter dans les quatre ou cinq propriétaires présents quelque chose comme huit à dix millions et dire que je n'ai retrouvé à leur place que des assiettes vides tout comme s'il se fut agi de simples misères comme toi et comme nous.

            Il faut toujours croire à la tendre amitié de celle qui s'est toujours dévouée pour ses neveux et nièces autant qu'il lui fut possible de le faire, tant pour les vivants que pour celles qui ont cessé d'être et qui ne sont pas oubliées.

            Je vous porte tous dans mon coeur, puissiez-vous être bons pour me récompenser un peu de mes peines.  

            Lettre du 4 Juin 1892  

            Madame TABARY LECLERCQ nous a fait parvenir une lettre d'un Notaire d'ALBERT qui m'annonçait qu'on voulait bien me vendre une pièce de terre dont j'était amateur pour un temps, on leur a envoyé des instructions, ils en feront à leur mode. Nous n'en entendrons peut être plus parler, car c'est rare et même nous ignorions que Léon fut rentré de ses 28 jours, mais maintenant je m'en moque un peu. Ils sont brouillés avec DELANNOY, Madame TABARY a de la hauteur, ne se soucie que de sa famille à elle et puis on se moquait d'eux ils avaient beaucoup d'enfants, Augustine a pris la mouche, a écrit une lettre à sa belle-soeur, pas très flatteuse, la traitant de hardie plusieurs fois et lui reprochant quelques indélicatesses à leur égard, bref peu de choses en somme...

            Dimanche dernier, ta tante et Jules MUGUET dit FEMEU se dirigeaient sur ABBEVILLE, ils en revinrent avec une ponnette jolie, jolie... C'est une petite pouliche douce, mignonne, alezane, belle petite bête mais marquée, une patte de derrière blanche, gros oeil, oreille fine, du genou du jarret, belle échine, elle est courte, elle est maigre, elle n'a guère mangé d'avoine que ce que nous lui avons donné, son cou est long mais pas raide, çà viendra, elle mange bien, elle est gaie, vive, elle va gourmer ce qui est dit-on inévitable, tiens, mon ami, elle a des pattes, des pattes ce n'est que nerf, une vraie biche quoi et du sang, du sang ! c'est le bidet des désirs de ton Oncle. Aussi il est charmé malgré que ça lui a coûté 25 pistoles.

            Augustine venait donc samedi avec sa famille sans la dernière petite qu'on nomme Laurentine, qui ressemble à son frère Auguste, elle est en nourrice, aussi le petit Auguste a fait la réflexion que tite soeur Juliette c'était à Léon, tite soeur Laurentine c'est à ma. Ah ! c'en est un celui-là, mignon

gentil, malin, volontaire, pleureur, méchant, exigeant, fatigant, brutal, il a bientôt fini des choses, c'est les frapper pour les briser, les piétiner, il est aimable, intelligent a des petits raisonnements admirables, mais il vous fatigue au point qu'on en est bientôt las, il serait capable de me faire mourir en rien de temps. La petite Juliette, la petite Muguette je devrais dire, est très gentille, alerte, elle monte seule en haut, elle s'amuse sans faire de bruit, elle se dispute avec ses frères avec des petits mouvements de coude et de genoux, sait se défendre, elle fait des ah ! ah ! admiratifs, il faut voir, elle est charmante, maligne, elle vous agace, vous attrape et rit de si bon coeur.

            Léon est assez raisonnable, en arrivant, il envahit le presbytère avec cet air de dire : c'est à moi tout ça. En effet le lendemain, il arrivait un poulain, c'est à lui, et un joli costume d'enfant de choeur qu'on va lui faire, déjà on lui en a essayé un et cette réflexion "qui est-ce qui dirait que je suis si gentil que à en enfant de choeur"...

            On démolit la bienheureuse caisse et voici parmi les Ah ! les Oh !, fusil, sabre, voiture etc... si tu avais vu la petite avec sa poupée, elle s'est jetée dessus, l'a embrassé à pleine bouche, l'a pressé sur son coeur, oh ! comme elle l'aime, elle ne l’abîme pas, la tient parfois par les jambes mais çà n'est rien, et cet Auguste avec son gentil char à banc était d'une joie délirante, seulement pour ménager son existence, je l'ai gardé car son plaisir eut état parfait s'il avait pu tout démolir à son souhait, du reste, traîner notre chien par la chaîne, pleurer quand il s'échappait, c'était sa plus grande occupation, le fusil était pour frapper avec la crosse, le fusil est rangé. Léon a le petit, il s'habille en soldat et parait très heureux et très fier de son accoutrement. Ma tante, armez-moi mon fusil, ma tante, armez-moi mon fusil, a continué en sorte que je suis obligée à mon âge d'apprendre les armes. Tantôt je lui disais que je l'aime bien et que je le remercie bien, je le tuerai quand il viendra, avec mon fusil. Il a vu partir ses parents sans fléchir, je ne m'attendais pas à cela. Depuis qu'ils sont partis, il ne s'ennuie guère, on n'aura aucune peine à le garder. Pour mon frère, il est toujours de même. Saint-Riquier était en émoi mercredi à cause de lui. On avait rapporté qu'il était tombé du clocher et s'était tué. A la gare, à la poste, dans les auberges, toutes les personnes qui le connaissaient étaient en émoi si bien que Monsieur JOURNE et son gendre n'y tenant plus se sont mis en route afin de pouvoir constater l'affreuse catastrophe, lorsqu'ils ont rencontré mon frère sur la route, il avait dîné à VAUX. Monsieur JOURNE s'est jeté à son cou en pleurant et l'a ramené à SAINT RIQUIER pour fêter chez lui le bonheur de la Résurrection d'un homme qui n'était mort que par la ruse d'un mauvais plaisant et tout le monde sortait des maisons pour le voir, pour constater qu'il était bien vivant en chair et en os. C'était assez drôle tout de même, mais le plus étonné, c'était lui.  

            Ces pages ont été dactylographiées par moi,             Juliette DELANNOY veuve LORIER alors âgée de 75 Ans  

            AMIENS, JUILLET 1966

  Warloy Baillon